Johannesburg, de Fiona Melrose

Une page se tourne ?

Midwinter, le premier roman de cette écrivaine sud-africaine a été très remarqué, et a été retenu dans la sélection d'un prix littéraire britannique de renom (Bailey's Women Prize for Fiction). Je la découvre avec ce deuxième roman, Johannesburg. Tâche difficile que la mise au monde d'un deuxième roman, mais Fiona Melrose a un don pour insuffler une âme palpable à ses personnages et les camper merveilleusement dans un contexte historique. Aussi j'ai été très vite séduite et vous en parle avec résolution !

J'ai toujours aimé les romans où l'histoire se déroule sur un laps de temps très bref, et qui, pourtant, mettent en scène un monde. C'est le cas de Johannesburg. Nous vivrons une journée, très longue, et bien riche. Elle inaugure cet événement terrible qu'a représenté le décès de Nelson Mandela. Elle accueille aussi une fête d'anniversaire, pour les quatre-vingts ans de Madame Brandt. Sa fille Gin a fait le voyage depuis New York, où elle réside, pour organiser cette fête, en ce fameux jour, à Johannesburg, sa ville natale. Le juriste Peter, ami d'enfance et éternel amoureux de Gin attend de la retrouver. Et dans la rue, en dehors de leurs murs et de leur joli parc, gravitent des individus bien différents. September couche dans la rue et tente de faire valoir l'injustice qu'il a subie. Sa sœur Duduzile fait de son mieux pour veiller sur lui. Mercy, la domestique de Neve Brandt s'échine à préparer la fête alors que son cœur est auprès de Tata Mandela... Chapitre après chapitre nous lirons leur histoire à chacun, entrelacée avec celles des autres. Une confrontation les attend inévitablement, en fin de cette journée terrible. Mais plus que de se confronter à l'autre, ces individus devront se confronter à eux-mêmes.

Le dispositif littéraire est vertigineux. Mais la narration, elle, est patiente. Nous cheminons pas à pas avec nos protagonistes, les voyons vaciller, se reprendre, et épouser leur destinée. Une journée est une vie. Peut-être tous les jours de la vie sont la redite d'une seule et même vérité que nous tentons d'entrevoir. Peut-être l'histoire de quelques hommes et femmes ne fait que raconter l'histoire d'une ville, d'un pays, d'une époque.

      

Je me rappelle un déplacement professionnel que j'avais effectué à l'époque où je travaillais à l'internationale, au début des années 2000. Je m'étais rendue à Joburg. J'avais été attentive et surprise. Est-ce ainsi que j'imaginais cette ville ? Ses habitants, le chauffeur de taxi qui m'avait conduite, m'avaient raconté des histoires, des anecdotes, que j'avais du mal à lire sur les facades des beaux bâtiments.
Voilà l'histoire plurielle que nous raconte Fiona Melrose. Et son talent littéraire ne fait que mieux nous asseoir dans le décor, visible, caché, d'hier et d'aujourd'hui. Une vie humaine est aussi importante que la vie d'une nation. Faut-il encore que l'une et l'autre portent en elle une capacité de transformation...

Tout bon roman illustre un lieu particulier en une époque singulière, racontée par des personnages habités. Mais il va plus loin. Il s'inscrit dans un universel. Cette histoire ne pouvait se passer que là ? Oh, cette histoire se passe partout ailleurs, sous d'autres formes. Ces personnages n'ont de sens que dans ce pays ? Oh ils se mesurent à la vie en tout coin du monde. Cette photographie représentée dans le roman de Fiona Melrose n'est qu'un instantané du 5 septembre 2013 ? À vous de voir. Pour ma part, j'avoue m'être plongée dans le roman aux tous premiers jours du confinement. Alors qu'aucun livre n'arrivait à fixer mon attention celui-ci est parvenu à canaliser mon esprit et bercer mon agitation imperceptible. L'atmosphère monte en crescendo, et le joli bouquet final nous laisse interdit.

Une amie, merveilleuse lectrice, me disait un jour qu'elle choisissait ses lectures en lisant les derniers mots d'un livre. Voici pour elle !

« Et cela semblait miraculeux de respirer ainsi, de sentir tout son corps et ses millions de composants bourdonner, chanter, absorber l'oxygène. Des poètes mouraient, des dirigeants tombaient, des prophètes et des hommes venant d'un endroit plus sauvage, de forêts, de plaines, se faisaient tuer au seul prétexte qu'ils énonçaient la vérité. Mais à travers tout cela elle respirait encore, à l'infini, moins l'infini, et le vrai tissu dont ils étaient faits, elle et tous les gens rassemblés dans la rue ce soir-là, se tendait encore au-dessus du gouffre pour tenter d'atteindre quelque chose de grand et de beau, qui n'avait pas de nom. »

JOHANNESBURG
Fiona Melrose
Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Cécile Arnaud

éditions La Table Ronde 2020 (v.o. 2017)
( Collection Quai Voltaire)

Les images présentées dans l'article sont :
- Sculpture de Marco Cianfanelli érigée pour le 50éme anniversaire de la capture de Nelson Mandela par la police de l’apartheid en 1962 (sur le site de son arrestation),
- Photographies de Fox street à Johannesburg.

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