La route 117, de James Anderson

Une route ; mille allers et retours

Un soir, j'ai eu envie de me plonger dans une lecture captivante qui ne soit ni un polar ni un classique, ni une dystopie, ni une romance ! Et j'ai pris ce livre en main. J'ai lu la première page, puis la deuxième, puis la troisième et j'ai été totalement absorbée, si bien que j'ai terminé le livre en quelques jours. Voyez-vous, tout est succulent dans ce roman que je qualifierais de road thriller. Nous sommes dans la région de l'Utah américain ; notre personnage principal est un chauffeur routier, travaillant à son compte. Depuis vingt ans il livre tous les habitants et commerçants de la route 117. Naturellement rien ni personne n'a de secret pour lui dans ce vaste espace. Mais nous, lecteurs, allons de surprise en surprise, nous ahurissons à la chaque nouveau personnage rencontré tant ils sont plus martiens les uns que les autres ! Et dans ce monde où personne n'a d'adresse postale officielle, où l'on ne pose pas de questions et l'on n'y répond pas non plus, notre héro improvisé devra résoudre une énigme des plus mystérieuses.

Le roman s'ouvre sur un jour où Ben se lève à l'aube, comme tous les autres matins. Il se prépare. Il monte dans son camion et va faire de l'essence à la même station que celle où il se rend tous les autres matins. On lui fait savoir que le vendeur de pneus a laissé un paquet pour lui, et lui demande de le garder soigneusement, le temps qu'il revienne. Le paquet en question est un enfant accompagné d'un gros chien. Au même instant sa voisine, amie et petite protégée débarque et lui remet son bébé. Elle a un souci, il faut qu'il le garde jusqu'au soir. Ben ne pourra faire autrement que d'accepter les aléas du jour, et prendre la route fort de cette drôle d'équipée. En chemin il lui arrivera bien des aventures. Agressions, meurtres et mystères jalonneront sa route et se ligueront pour le faire dévier de son chemin et de ses horaires habituels. Mais notre camionneur est bien l'homme de la situation. Qui d'autre que lui aurait pu faire le lien entre tant de motifs et d'agissements singuliers ? Qui d'autre que lui aurait fait preuve de cette même constance, persévérance et détermination pour protéger et accompagner intelligemment ceux qui ont besoin de l'être ?!

Je n'ose même pas vous parler des énergumènes que nous rencontrons dans ce roman. Tous sont hors normes, ou tout du moins conformes à ces vastes espaces désertiques, indomptables et retirés du monde qui forment l'État de l'Utah. Ici, on arrive, on part, on s'installe pour un temps ou l'on reste pour toujours. Ici, on ne peut être démasqué. Ici, on est livré à soi-même, à la solitude, à l'uniformité des jours, à l'inévitable misère de la région à l'activité économique proche de zéro. Et c'est précisément là que l'on rencontre l'invraisemblable et l'exquis. Ces hommes et ces femmes ont échappé à leur vie d'avant, tentent d'oublier ou de panser leurs plaies. Et c'est là qu'entre en jeu l'art de l'écrivain James Anderson : nous lisons la beauté à chaque instant et nous sommes nourris par la vie authentique qui déborde de ce récit.

Si j'ai décidé de ne pas vous révéler plus avant les figures diverses et variées qui peuplent le roman c'est parce qu'il se dégage une grande dose de pudeur à chaque recoin du récit. Ce respect que le personnage porte aux uns et aux autres décrit en soi l’entièreté des problématiques abordées. C'est une figure de l'Amérique, et des populations des États-Unis, que La route 117 trace. Médecin sans frontière plongé dans une guerre, évangélistes ayant lui-même été en quête de rédemption, trafics monstrueux, peuples indigènes, police locale de l'Amérique profonde, mère indigne, fille-mère, pauvreté et détresse humaine se profilent sous nos yeux mais ne sont jamais dénudés de manière violente ou choquante. L'être humain est aimé et vu avec les yeux de l'amour. Chacun se mêle de ses oignons et nul n'a l'insolence de juger, de se montrer arrogant.

Je vous le disais au début de cet article, ce n'est pas un road movie que nous avons ici mais bien un road thriller. C'est haletant, le récit est mené à un train d'enfer et les éléments de la nature s'en mêlent aussi. Ben brave le froid et le chaud, le désert, la neige et le sol de givre. Tout ce temps il est au volant de son camion et sa grande concentration, son immense expérience le sauveront plus d'une fois. Il partira aussi un temps à pied et à cheval, s'écartant ainsi de la route. Car que ne ferait-il pas pour secourir cet enfant mis de force sous sa garde ; cet enfant qui nous hante par son regard, par son mutisme, par tout le malheur du monde qu'il semble porter en lui. Eh oui, La route 117 est un écrit surprenant qui se lit bien et réserve plus d'une surprise au fil de l'histoire...

LA ROUTE 117
(Lullaby road)
James Anderson
Traduit de l'anglais par Clément Baude

éditions Belfond 2020 (v.o. 2018)

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