Le quatrième mur, de Sorj Chalandon

Si près du but

Cela fait des années que ce roman est dans la pile des livres que j'ai l'intention de lire. Mais je n'osais pas m'y plonger, de peur d'être heurtée, terriblement. Et voilà que je lis la première page et ne le lâche pas avant de l'avoir terminé. Vous êtes nombreux, probablement à l'avoir déjà lu, mais si ce n'est pas le cas, je vous le recommande. Le propos, le contexte exploré dans ce roman n'est pas drôle, n'est certainement pas rose et encore moins doté de légèreté, mais c'est un texte nécessaire, et l'actualité en ces mois d'automne 2019 s'y prête bien. Car oui, le lecteur se retrouve au cœur de la guerre civile au Liban. Oui, les scènes que nous fait visiter ou revisiter ce roman sont terribles. Mais le regard qui y est porté est on ne peut plus humain. Et notre humanité souhaite que nous soyons confrontés à l'absurdité d'une guerre, écœurés s'il le faut, pour s'élever en conscience.

Soyez rassurés, le roman ne nous transporte pas d'emblée à Beyrouth. Il prend son temps pour nous présenter ses personnages principaux. Tout part d'une amitié. Un jeune homme, empli de verve militante rencontre un chilien, un militant qui a pris des risques autrement plus existentiels et vécu des tourmentes autrement plus profondes. Une amitié va les lier. Et notre jeune homme, George, révère et respecte Samuel, si calme, si mesuré. Mais il est une autre chose qui lie ces deux hommes : le théâtre, en tant que metteurs en scène, en tant qu'acteurs, en tant que passionnés fous. Et puis la vie s'installe. George tombe amoureux, il devient papa, il se marie. Sa fille a à peine deux ans lorsqu'il découvre que Samuel est atteint d'un cancer, et traverse les phases finales de la maladie. Sur son lit d’hôpital Samuel fera promettre à George de mener à son terme un projet qui lui tient à cœur, plus que toute autre chose. Il oeuvre depuis un certain temps pour pouvoir monter Antigone, la pièce de Jean Anouilh, à Beyrouth, et le faire jouer par des comédiens issus de confessions différentes. Que toutes les factions soient représentées sur scène, et le temps de la pièce fassent la paix en acceptant de se réunir et de s'unir par là-même. Jean Anouilh avait monté sa pièce sous l'Occupation. À eux de relever un défi aussi immense. George qui ne connaît rien au contexte libanais accepte.

Le lecteur sait bien qu'Antigone est une tragédie par excellence. Il sait bien qu'une guerre civile l'est aussi. Tout lecteur aujourd'hui connaît d'ailleurs plus ou moins les drames qui s'y sont déroulés. Dès lors que George arrive au Liban, le lecteur sait aussi que tout ceci ne présage rien de bon. Mais George est candide. Il est un peu tête brûlé. Et il a fait une promesse... il doit bien cela à son meilleur ami qui se meurt. Mais même si nous ne savions tout ce que nous savons, arrivé à la fin du récit on refermera le livre le coeur lourd, gagné d'une mélancolie profonde. C'est ainsi. Ce livre est magnifique. Le roman est parfait ; c'est-à-dire parfaitement fidèle à l'horreur de la réalité, à l'absurdité de la guerre, de surcroît civile.

Le plus émouvant dans le livre vient de cette proximité que Sorj Chalandon parvient à créer entre George - et le lecteur à son côté - et ses différents interlocuteurs, comédiens et compagnons de route dans l'aventure de cette réunion théâtrale. Le jeune homme va à la rencontre du milicien phalangiste, de la palestinienne réfugiée, du druze descendu de ses montagnes, du chiite enfermé dans son quartier, et ainsi de suite. Il nous fait toucher du doigt les ridicules et féroces mésententes qui règnent entre les uns et les autres. Il nous fait aimer les êtres humains qui constituent ces différentes factions enragées les unes contre les autres. Il nous laisse nous attacher à eux, à leur brusquerie et à leur générosité. Les divisions sont nettes et pourtant les êtres humains renferment tous un cœur docile, parfois enfantin. Ne pourraient-ils s'entendre ?

Au mois d'octobre 2019 nous avons vu le peuple libanais défiler dans les rues des villes. Tant de jeunes qui manifestaient, avec une douceur pacifiste, criant les mêmes slogans, requérant les mêmes choses qu'ils soient d'une confession ou d'une autre. Ils réclamaient de pouvoir vivre, ensemble, simplement et dignement. Ainsi ils pourraient s'entendre, peuvent aujourd'hui s'entendre. Mais ce livre permet de comprendre à quel point cette parole nouvelle est puissante, importante, au vu de ce qui s'est passé hier.
Je peux vous le dire, j'aime tous les livres de Sorj Chalandon. Je les lis, je les digère doucement, et je les recommande. Celui-ci est aussi poignant que les autres. Et un essentiel vital s'y trouve : l'exigence du respect de l'Homme. L'homme, la femme qui ne peuvent qu'être détruits, abîmés, s'ils sont jetés dans les feux de la dissension et de la guerre.

Je ne peux terminer cet article sans une adresse aux éditeurs français et internationaux qui me lisent. Comment se fait-il que ce roman ne soit pas traduit et publié en d'autres langues, en anglais par exemple ?

LE QUATRIÈME MUR
Sorj Chalandon
éditions Grasset 2013 

Les photographies présentées dans l'article sont issues de
- Théâtre Jean Anouilh sous l'Occupation,
- Antigone de Jean Anouilh, Comédie-Française.

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