Au Loin de Hernan Diaz

Que fait l'Homme Grand face à la petitesse ? Il grandit encore...

"Au Loin" de Hernan Diaz fait partie de ces oeuvres littéraires qui sont inclassables. Un Western ? Un conte philosophique ? Le roman du vaste désert américain, de la découverte de l'anatomie et de la chirurgie par un de ces premiers naturalistes du monde qui lisent l'histoire de l'humanité dans un fossile ? Un roman lucide qui dévisage la vilénie de l'homme, sa capacité à grandir, pourtant, sa facette sociale et sa facette solitaire ? Au Loin est tout cela à la fois.  Et puis, bien-sûr, quoique universelle et intemporelle l'histoire racontée nous dépeint un visage des États-Unis d'aujourd'hui, et des origines peut-être de ce visage enlaidi. Rappelons qu'il était un des trois finalistes du réputé Prix Pulitzer 2018.

Deux frères quittent leur Suède natale pour rejoindre un New York rêvé de longue date dans leurs imaginaires. Ce sont deux jeunes garçons, et lors du voyage le jeune frère perd l'aîné. Il continue son périple seul avec pour seul objectif d'arriver à New York où il est certain de retrouver son grand frère. Or il a débarqué sur la côte ouest des Etats-Unis. Il va faire chemin vers l'est. Il va vivre mille aventures et faire mille rencontres. Certes il va grandir, il va apprendre, il va mûrir, mais le chemin ne sera pas simple et les embuscades nombreuses.
Dès le premier chapitre j'ai été happée par le récit, et j'ai lu les cent cinquante premères pages sans m'arrêter ! Oui, un charme opère sous la plume de Hernan Diaz qui nous livre là son tout premier roman. Il dissèque l'homme et le monde, en figuré et en littéral. La rencontre de notre héro avec un naturaliste qu'il accompagne une partie du récit est passionnante. Les voir comprendre l'anatomie, opérer, développer une philospohie sur les origines de l'homme. Tout cela devient captivant. Les longues périodes d'isolement de notre personnage sont moins drôles, mais là encore, bien captivantes. L'accompagner dans ces déserts arides et inhumains, et le voir survivre, le voir développer un manuel de savoir survivre, est impressionnant.

Le plus extraordinaire dans ce livre est le niveau de surréalisme qu'il atteint par moments, sans jamais étonner son lecteur ! Car le personnage principal ne cesse de pousser, comme une plante bien portante, comme une sagesse en épanouissement constant. Nous avons progressivement affaire à un géant. Lui-même, s'en étonne, et tente de cacher sa grandeur en restant toujours sur son cheval lorsqu'il croise d'autes hommes. Bien des événements paraissent imaginaires dans ce livre. Mais l'on dit souvent que la réalité de l'Homme dépasse la fiction. C'est cette réalité épatante et effrayante que nous visionnons ici. Conte initiatique et légendaire, Au Loin l'est très clairement. Critique de la société aussi, bien entendu. Mais le récit est magnifique, poignant, et simple dans sa structure, dans son propos.

Je ne vous ai pas parlé du dispositif littéraire. Il est simple : le récit s'ouvre sur un bateau pris dans les glaces de l'arctique. Un géant plonge dans l'eau, attrappe un poisson et en ressort sans ciller. Les rumeurs  vont bon train sur le bateau au sujet de cet homme, et tous le craignent aussi. Notre géant, que tous surnomment "Hawk" (Faucon) s'assied et se met à raconter son histoire.  L'oralité, donc, s'enjoint à l'imaginaire du lecteur. Nous sommes là à entendre l'histoire d'un homme. Car son histoire est devenue légendaire, tous la connaissent... mais est-ce l'histoire vraie qu'ils colportent dans les rumeurs et racontars ? Voilà donc une autre thématique traitée dans ce livre, très universelle et très spécifique aussi à ce grand pays dans son actualité. Seule une source fiable peut dire l'histoire juste !

J'ai aimé ce livre. Et même si je lis les auteurs anglophones en anglais, je me suis réjoui de voir que le roman était traduit en français et rendu disponible par Delcourt Littérature, maison qui me charme par ses choix éditoriaux.

AU LOIN
(In the Distance)
Hernan Diaz
Traduit de l'anglais par Christine Barbast

éd. Delcourt Littérature 2018

Les photographies présentées dans l'article sont les oeuvres conjointes des photographes Yva Momatiuk et John Eastcott.

Share Button