L’Envie fait des prodiges

L'amie prodigieuse Elena FerranteDans nos temps modernes, que certains ont nommé post-modernes avant de décider que la post-modernité était elle-même dépassée, tout un chacun veut écrire et surtout tout un chacun veut être vu, connu, visible dans les médias et les réseaux sociaux. Mais il est encore des écrivains, parfaitement merveilleux, qui préfèrent garder l’anonymat. C’est le cas d’Elena Ferrante, dont on ne connaît ni l’âge, ni le sexe, ni le parcours de vie. Mais elle (ou il ?) se livre à nous pourtant, et si élégamment, si délicieusement de par sa plume de conteur d’histoire, de lecteur de psychologie humaine, de décrypteur des énigmes sociaux s’il en est. Je vous parlerai ici du premier volume de sa “série Napolitaine” qui met en scène l’enfance et l’adolescence des personnages d’une petite bourgade en périphérie de Naples.

Des deux petites filles, personnages principaux du livre, nous ne saurons laquelle est l’héroïne. Nous ne saurons laquelle est “Bianca”, et laquelle “Katarina”… Je fais référence, là, aux deux soeurs de La Mégère Apprivoisée de Shakespeare. Bianca veut dire blancheur, la beauté et la pureté même, mais vers la fin de la pièce nous réalisons que Katarina veut également dire blancheur, et que malgré les apparences, ce serait plutôt elle la représentante de la pureté !

Elena et Lila, deux petites filles en classe primaire vont devenir amies. L’une est tête brûlée, l’autre la plus sage des petites filles. L’une sait braver l’interdit, l’autre sait suivre son amie dans toutes les aventures scabreuses ! Et leur scolarité se déroule ainsi. L’une est brillante, l’autre travailleuse. L’une ira loin, et l’autre sera vite bloquée dans ses études. Bloquée parce que “c’est ainsi”. Les parents de l’une accepteront que leur fille fasse des études, que des manuels scolaires soient achetés pour ce faire, qu’elle ne soit pas tenue de travailler à la maison aux côtés de sa mère, comme toute fille de cet âge, dans cette banlieue de Naples est sensée faire…

Van Gogh Snow

Et nous les suivrons de péripéties en péripéties toujours entourées de la bande de petits garçons et petites filles de leur âge. Nous les découvrirons quand elles commenceront à bourgeonner à l’adolescence, qu’elles auront un petit ami et se prépareront à l’idée d’un futur mariage. Mais attention, ce livre n’est pas un long fleuve tranquille traçant une histoire niaise et quelconque d’un lieu et d’un temps lointain. Au coeur même des intrigues qui se montent et se démontent c’est une histoire de l’humanité qui est décortiquée, si peu innocemment. La place de chacun dans la société. Le pouvoir de l’argent. Le sens de la virilité. La force des destins. Et puis Naples, cette Italie de passion et de jalousies, de rivalités et de secrets connus de tous…

Ce livre est d’une richesse douce et accablante, d’une intelligence fort bénigne mais bien peu simpliste.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAIl est une scène qui m’a terriblement marquée. La fête annuelle de la bourgade se prépare. A cette occasion les enfants, dans leur toute jeune adolescence se réjouissent de l’événement. Chacune des filles de la petite bande a sorti sa plus belle robe. Et les familles modestes sont flattées d’être conviées à la fête organisée dans la maison des familles plus établies. Et le fils le plus riche de faire l’étalage de sa fortune par le nombre et la diversité du feu d’artifice qu’il fera éclater ce soir-là… Deux familles rivales se trouvent ainsi postées sur leurs toits avec leur arsenal. Et la fête se termine en démonstration monstrueuse de virilité à coup d’explosions, sans fin si possible. Les jolies filles sont délaissées, l’esprit de la fête oublié, les garçons se sont laissé prendre au jeu. Il n’est que “destruction” de l’autre qui compte, il n’est que déclaration de force qui vaille… Un livre très actuel après tout, ou devrais-je dire intemporel et universel.

Mais je ne peux terminer cet article sans parler du sens du prodige et de la grâce de “l’Envie”. Car L’Envie fait partie des sept péchés capitaux, nous le savons bien. Mais quid de l’envie qui pousse à progresser, à s’améliorer, à s’élever et se surpasser ? A quels prodiges l’envie peut-elle mener ? Qu’est-ce qu’un prodige, et qui est donc “l’amie prodigieuse” dont il est question ici… Je vous invite à lire ce livre et j’aurai grand plaisir à ouvrir le débat avec vous, chers lecteurs passionnés sur le sujet ! Et bien entendu, bientôt dans les pages de Kimamori je vous parlerai du deuxième tome de cette saga.

L’AMIE PRODIGIEUSE
(My Brilliant Friend)
Traduit de l’Italien par Elsa Damien
Elena Ferrante

Éditions Gallimard, 2014

* Les illustrations présentées sont les oeuvres de :
– Vincent van Gogh
– George Barbier

 

Leave a Comment