Les 47 rônins, de Jirô Osaragi

Une loyauté à toute épreuve

Nombreux parmi nous connaissent dans ses grandes lignes l'histoire des 47 rônins. Fait historique  devenu légendaire, il méritait d'être conté en détail, patiemment. L'écrivain Jirô Osaragi (Haruhiko Nojiri de son vrai nom) s'y est attelé et nous a livré un succulent roman de cape et d'épée qui s'évertue à rendre compte d'une époque, et d'un état d'esprit en voie de disparition. J'ai commencé l'année 2021 avec ce roman. Ses mille cent pages se dévorent avec bonheur. Et ce matin, sortie du livre, je comprends enfin à quel point ce récit s'avère d'actualité alors qu'il a été publié pour la première fois au Japon en 1927, et en France en 2007 ! Document historique, sociologique, philosophique, psychologique intemporel, il nous donne à connaître l'Homme, dans sa petitesse, et dans sa grandeur.

Nous sommes en 1701, à l'époque du shogunat de la dynastie Tokugawa. Un seigneur féodal (un daimyo) est impudemment bafoué, insulté, par le chargé de cérémonie et bienséance, fort corrompu, du Shogun (grand daimyo centralisateur de la dynastie Tokugawa). Afin de dénoncer la dérive du système vers une corruption bourgeoise, le seigneur bafoué dégaine son sabre dans les salles du Shogun, et blesse celui qui lui a manqué de respect. À la suite de quoi on lui demande de mettre fin à ses jours : se faire seppuku. La Maison dont il était à la tête sera disgraciée. Les vassaux artisans, commerçants, paysans perdent alors leur protecteur, et les trois cents guerriers samouraïs qui lui étaient rattachés sont déchus en rônins : guerriers sans seigneur.
Or un vrai samouraï vit dans la loyauté envers son seigneur. Fidèles à eux-mêmes et à leur principes de vie, ces guerriers décideront de venger leur maître. Puisque leur action relève de l'illégalité, ils prendront patience, avanceront masqués, sembleront désunis et désoeuvrés. Et lorsque personne ne se méfie plus d'eux, près de deux ans après la mort de leur seigneur, ils pourront passer à l'acte. Ils sont au nombre de 47, les plus fidèles, les plus inscrits dans la droiture sans failles.

Je vous le disait plus avant, cette histoire est devenue légendaire. Exemples parfaits de maîtrise de soi et de fidélité à une certaine éthique de vie, ils deviennent les garde-fous symboliques face aux dérives du progrès et de la modernité. Mais surtout, c'est la grandeur de l'homme qu'ils incarnent, mettant à jour la petitesse des hommes de pouvoir qui défendent leurs intérêts ou cherchent à s'enrichir aux dépens des traditions et du savoir-vivre.
La force de ce roman est de nous inviter dans une histoire romanesque tout en nous éclairant sur une époque, un lieu, une civilisation traditionnelle. Chacun des personnages nous plongera dans une stature différente, une opinion politique et publique autre. La toute-puissance de cette caste de guerriers ne lui a-t-elle pas value de perdre son essence ? Et le sacrifice des 47 rônins n'est-il pas venu, précisément, renforcer l'esprit intransigeant et digne du samouraï ?..

Alors oui, le livre est peuplé de personnages divers et variés. Dans les cinquante ou soixante-dix premières pages on s'y perd un peu, tant les noms japonais nous sont éloignés. Mais nous allons les accompagner mille cent pages durant, et avoir très largement le temps de bien les connaître, et de s'attacher à eux. Tous les tempéraments et toutes les postures sont mises en scène dans le roman. Le voleur, le guerrier, le marchand. Et l'écrivain n'a pas oublié les femmes, dans cette histoire d'hommes. Épouses, jeunes filles, courtisanes nous donnent à voir les forces de la société, et une guerrière invincible est également très présente dans le récit !
Enchantée, ébahie, intriguée, je me suis laissée transporter par Les 47 rônins (dont le titre original est Fidèles obligés d'Ako). Moi qui avais eu tant de mal récemment à rentrer dans des livres qui faisaient à peine deux cent pages, ici j'étais happée. Chaque jour j'attendais impatiemment le moment où je pourrais retourner à ma lecture, me fondre dans l'atmosphère de ce texte.

Eh puis, au-delà de l'histoire, des personnages, de l'intérêt historique ou philosophique du texte, c'est l'humeur de l'univers dépeint qui m'a ravie. Nous passons de scènes de boeuverie à des scènes de grand raffinement, puis à des séquences d'observation de la nature. La sérénité à la japonaise est si vivante ici. Le sens du détachement et de la liberté la plus absolue de l'homme est si bien dite, que je m'envolai dans ces pages. La profonde force qui anime l'Homme, nous en avons si grande nécessité. Où la chercher, où la trouver mieux qu'ici. Ce livre est le lieu où les uns et les autres se comprennent, où les cœurs battent à l'unisson, sans jamais besoin de faire des mots. Un regard, un sourire suffisent. Et nulle vilénie, cruauté ni lâcheté ne trouve alors de brèche pour pénétrer le cœur des hommes et des femmes de cette aventure mythique, que j'ai tant aimés et qui vivront à mes côtés dorénavant ; que je pourrais consulter lorsque j'aurai un doute sur la voie à emprunter demain, après-demain.

LES 47 RÔNINS
Jirô Osaragi
Traduit du japonais par Jacques Lalloz

éd. Piquier poche 2015, broché 2007 (v.o. 1927)

Les illustrations présentées dans l'article sont les estampes de :
- Mouvement artistique Shin-Hanga,
- Uttagawa Hiroshige,
qui présentent des scènes de l'histoire des 47 rônins.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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