Les Réfugiés, de Viet Thanh Nguyen

Beauté de l'âme, vue de près

Je vous avais parlé du roman Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen en 2017, parce qu'il avait été lauréat du Prix Pulitzer, et surtout parce que j'avais été secouée par sa lecture, éberluée par le talent de l'écrivain. Naturellement je me suis ruée sur ce nouveau livre de lui, un recueil de nouvelles qui vient de paraître dans sa traduction française. Eh bien, je vous invite à en faire de même. Et probablement, comme moi, vous aurez le sentiment d'avoir lu non pas huit nouvelles mais huit romans ! Telle est la force de l'écrivain : en quelques mots, en quelques phrases il donne vie à un univers, à une longue histoire et nous installe au cœur d'une problématique importante et grave. Mais au sein de ces situations critiques dans lesquelles il aime à nous plonger, il nous émeut, il nous fait rire, et il nous fait aimer profondément ses personnages. J'ai eu le sentiment que l'on sortait de la lecture de ces nouvelles grandi, et un peu plus aimant.

Avant de vous dire quelques mots sur mes nouvelles préférées du livre, je commencerais par vous dire que le tout est très harmonieux. Il est toujours déplaisant de se procurer un recueil de nouvelles où quelques récits sont délicieux, les autres quelconques. Souvent les nouvelles réunies au sein d'un recueil ne forment pas une unité. Ces désagréments font que les lecteurs, surtout français, ne sont pas très épris de nouvelles. Ici, le tout est parfait, et chaque partie du tout aussi ! L'auteur peint une image des Etats-Unis, très juste et joliment croquée. Et cette image du pays se concentre sur la vie de vietnamiens, ou d'une jeunesse américaine descendant de parents vietnamiens, pour la plupart réfugiés de l'époque communiste qui a fait suite au départ des américains. D'un récit à l'autre on sera plongé dans une thématique différente, qu'il s'agisse d'homosexualité dans les années 80, de la contrebande de marques de luxe, de mariage et de divorce, d'identités mixtes américano-africano-asiatiques, de l'amnésie, d'une greffe d'organe, ou de fantômes de réfugiés noyés en chemin. Les modes de narration sont tout autant variés, allant de la voix d'un enfant qui appose sa candeur aux événements à celle d'un homme désillusionné et malheureux. Mais c'est toujours, dans tous les cas, la plume de Viet Thanh Nguyen qui nous régale. Il nous transporte ailleurs, et nous dit mille choses sans jamais nous les dire directement. Sincèrement, mes chers amis lecteurs, cet écrivain n'a pas son pareil pour nous dire en mots simples et tendres la vie des hommes, et ce qui les lie ; cette vie et ces liens étant pourtant loin d'être simples ou tendres.

Eh oui, l'être humain, vu par Viet Thanh Nguyen est beau. Il ment, il trahit, il menace, il transgresse les règles bienséantes, il peut être outrageusement économe de mots ou de dépenses, mais il est systématiquement attachant. Personne n'est parfait, tous ont souffert, et ce tous reste digne. Simplement de temps à autre les hommes et les femmes interagissent et se révèlent au lecteur, tout en se révélant à leurs vis-à-vis dans le récit.

Je vais vous dire quelques mots de ma nouvelle préférée, la troisième dans le recueil, qui porte le titre Années de guerre. Un jeune garçon raconte l'histoire. Il vit avec ses parents. Ils ont une épicerie. Et le garçon adore l'école, et même les cours d'été, parce que le reste du temps il aide ses parents dans l'épicerie. Il est chargé d'étiqueter les produits ou d'assurer d'autres petites tâches. Le soir à la table du dîner ils font les comptes et préparent les encaissements du lendemain, en partie à la banque, en partie "sous le matelas". La nouvelle commence par cette phrase : Avant que Madame Hue ne fasse irruption dans notre vie à l'été 1983, rien de ce que faisait ma mère ne me surprenait. Sa routine quotidienne était aussi prévisible que la rotation de la Terre, à commencer par sa manière de frapper à ma porte tous les matins à 6 heures. Et il poursuit en nous parlant de cette mère. Comme il nous fait rire, comme il nous amuse avec ses anecdotes et détails succulents... Puis il nous parle de cette fameuse Madame Hue qui un beau jour se pointe dans leur épicerie et les menace ouvertement de les faire passer, auprès de tous, pour des pro-communistes s'ils continuent de refuser d'être des bienfaiteurs de la cause anti-Vietcong, qu'elle représente.

Une autre nouvelle nous raconte l'histoire de cet homme, qui a toutes les failles et tous les défauts possibles et imaginables. Seulement voilà, sa femme est revenue vers lui lorsqu'ils ont appris que son foie était gravement atteint. Après une greffe réussie il apprendra par hasard le nom du donateur. Et on nous raconte l'amitié stupéfiante qui se noue entre notre homme et le fils du donateur... jusqu'au moment fatidique où la vérité se fait jour.

Dans les autres nouvelles, un couple formé d'un père noir vietnamien et d'une mère japonaise, se rend au Vietnam où leur fille est retournée vivre et travailler. Le père est un ancien militaire. Le gendre travaille à déminer le terrain vietnamien. Une autre nouvelle encore, nous dépeint un jeune garçon accueilli sur la côte ouest par un couple d'hommes. Il vient de fuir son pays et de traverser des épisodes éprouvantes. Et il découvre le sens et l'existence de l'homosexualité. Une autre nouvelle nous porte au plus près de l'amnésie progressive d'un vieux monsieur, professeur d'université retraité, érudit et fiable. Dès lors qu'il décline mentalement sa femme découvre un autre homme, une autre histoire, inconnue d'elle jusque là.

Il n'est pas nécessaire que je vous en dise plus sur les thèmes traités dans ces récits, ni que je tente de vous donner un avant-goût de toutes les histoires narrées. Je peux simplement vous redire que leur lecture est délicieuse. Ces histoires sont belles. Ces hommes et ces femmes sont sublimes. Ils nous offrent une vision de l'amour, de l'amitié, de la paternité, de la maternité, du mariage, de la jeunesse, de l'enfance, de l'adolescence, qui dépasse un cadre habituel. La profondeur des émotions et des sentiments nous gagne progressivement et l'on comprend que la vie peut prendre mille formes différentes pour nous dire l'Homme et l'Amour.
Et je ne peux terminer cet article sans me fondre en éloges pour le traducteur. Car, contrairement à mon habitude, j'ai lu ce livre dans sa version traduite et non pas en anglais. Merci à Clément Baude pour sa traduction, simplement parfaite.

LES RÉFUGIÉS
(The Refugees)
Viet Thanh Nguyen
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Clément Baude

éd. Belfond 2019 (v.o. 2017)

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- Peinture d'Adrian Coleman,
- Photo-reportage du Globo.

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