L’honnête tricheuse de Tove Jansson

Voir avec les yeux de l'autre

J'ai découvert l'écrivaine et illustratrice Tove Jansson (1904-2001) récemment, avec "Le Livre de l'été" et grâce à la maison d'édition anglaise Sort of Books qui ré-édite au fur et à mesure ses oeuvres traduites du suédois. Si vous aimez lire en anglais je vous conseille ardemment de vous plonger dans cette collection créée avec soin et finesse. Pour ma part je pense que je vais vouloir lire tout ce que Tove Jansson a écrit car avec ce deuxième roman que j'ai lu d'elle, jai compris que je l'adorais ! L'honnête tricheuse est encore un roman bref, avec peu de personnages. Les personnages sont dessinés d'un trait habile, leurs interactions mises en scène de façon inouïe ; c'est doux, c'est drôle... mais ô quelle profondeur s'y cache. Comment fonctionne l'être humain ? Qu'est-ce que l'honnêteté ? L'amitié, la confiance, l'entraide, sont-elles fidèles à leurs démonstrations ? Tant de questions essentielles sont traitées dans ce petit bijou de texte que je ne saurai les énumérer toutes. Mais avant même d'en dire plus sur le récit, je peux vous dire que c'est sublime.

Nous sommes ici dans un hameau de peu d'habitants, plongés dans le froid et la neige hivernaux propres aux pays nordiques. Le petit camion de l'épicerie du village se rend en ville une fois par semaine pour récupérer le courrier à distribuer, les gens sortent peu de leurs maisons, il est difficile de déblayer la neige et les enfants s'amusent à faire des tunnels sous la neige pour jouer avec leurs copains et voisins. Katri et son jeune frère Mats sont les âmes particulières de ce village. Mats serait l'idiot du village et Katri, qui l'a élevé, une femme intelligente mais trop directe, trop peu avenante, féroce d'apparence avec ses yeux jaunes de loup. Anna Aemelin de son côté serait plutôt un petit lapin vêtu de milles fleurs gaies et colorées, dans l'esprit des villageois. Toujours douce, confiante et heureuse, elle vit la grande maison toute seule depuis que ses parents puis son mari son décédés. Elle est fortunée, et consacre son temps, en été à son métier de dessinatrice de livres d'enfant, en hiver à répondre aux courriers des lecteurs, ces enfants qui lui écrivent de partout pour lui soumettre leurs problèmes et questions existentielles. Katri trame quelque chose. Elle va s'y atteler avec précision, et c'est ainsi que les trois personnages vont se retrouver à habiter la même maison : la maison lapin, la grande maison.  De la confrontation de ces deux femmes aux antipodes l'une de l'autre il naîtra au final deux autres femmes, une Katri et une Anna transformées. Mais par quel chemin tout cela va-t-il passer ? Des séquelles seront-elles à craindre ?

J'ai ri et j'ai été émue. J'ai été intriguée et réconfortée. Pas une seule seconde je ne me suis ennuyée durant cette lecture où tout ce qui est dit et raconté relève de l'essentiel. Je reprends ici textuellement mes mots lorsque je vous parlais il y a peu de "Le livre d'un été". Les deux livres n'ont strictement rien à voir ensemble. Les récits sont différents, les personnages très autres, le mode de narration, la présence ou l'absence d'intrigue forte... tout cela les différencie. Mais c'est toujours la même plume qui compose leur musique. Et c'est vibrant, éclairant et délicieux. Jusque la dernière page ici je retenais mon souffle, incapable de prédire la fin, craignant le pire. Comme dans la vie, lorsqu'on se fait peur tout seul. Mais la vérité de la vie est plus complexe : elle est déstabilisante peut-être, néanmoins favorable !

Ce livre est simplement magnifique, et le message qu'il renferme d'une sagesse et d'une clarté de vision effrayantes. Et la nature accompagne ce tout à chaque instant. La saison, la végétation, la mer, le froid, la forêt, la neige, tout cela joue son rôle, tout cela parle et c'est peut-être cela aussi qui caractérise Tove Jansson. Mais ce que je dis là n'est encore pas tout à fait vrai. Car dans ce livre il y a bien des images de lecteurs et de livres. Les personnages s'installent ensemble dans une pièce, parfois à table pendant le repas et ils lisent, en compagnie l'un de l'autre, sans se parler. Les deux personnages Anna et Mat ne se parlent jamais, sauf quand ils restent à discuter longtemps : ils parlent des livres qu'ils on lus, des personnages de leurs livres. Ils sont passionnés par les livres d'aventure, qui traversent mers, montagnes, océans. Katri a d'autres lectures. Elle lit de la littérature. Elle lit Joseph Conrad... Eh oui, dans ce livre tout est dit, mais comme on aime qu'un écrivain nous le dise. Pour finir, j'avoue aussi que l'art du dialogue est formidablement bien maîtrisé par Tove Jansson. A vous de la lire, et de relever tout ce que je n'ai pas pu dire ici en parlant de son roman qui fait à peine deux cent pages !

L'HONNÊTE TRICHEUSE
Tove Jansson

Traduit en français par Marc de Gouvenain
éd. Actes Sud, 1982 (v.o. 1987)

Je vous invite à vous rendre sur le site internet de la maison d'édition Sort of Books pour découvrir les romans, nouvelles et livres dessinés de Tove Jansson traduits en anglais par Thomas Teal et vêtus de ces belles couvertures présentées dans mon article.

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