Par les routes, de Sylvain Prudhomme

Partir ou rester ?!

Vous savez, parfois un livre vous attire, et vous ne sauriez dire pourquoi. D'accord, il est sélectionné par les jurys des prix littéraires. Oui, on en parle à la radio et vous avez écouté l'auteur dans des émissions radiophoniques, sans que ses dires vous impressionnent plus que ça. Mais malgré tout, parmi les dizaines et centaines de titres qui pourraient vous intéresser, c'est celui-là qui vous appelle. Et puis vous ouvrez le livre. Après trente pages, après cinquante pages lues vous n'êtes toujours pas convaincu. Mais vous continuez de lire. Et puis la chose se passe. Vous êtes heurté, bousculé, ému, happé. La magie du roman opère et une sensation s'empare de vous. Ici, pour moi, c'était une forme de mélancolie qui m'a gagnée. Une douce mélancolie. 
Les routes, et la voie de la vie sont explorées ici. Et il en ressort quelque chose de poignant, et de très juste. À tel point qu'on s'attache littéralement au roman, à l'objet livre même, et on décide de le garder avec soi à la maison, comme un ami cher.

Le roman s'ouvre sur l'arrivée du narrateur dans la ville de V. où il a décidé de s'installer. Il retrouve, quasiment dès son arrivée, une connaissance, un camarade-ami, perdu de vue depuis une vingtaine d'années : l'autostoppeur. Et très vite il va lui rendre visite, faire la connaissance de Marie et de Agustín, sa compagne et son fils. Et puis la vie se déroule. L'autostoppeur continue de faire de l’auto-stop, comme autrefois, pour le plaisir, sans destination fixe. Son projet de vie est de partir de par les routes, se laisser prendre en stop par celui qui voudra bien, faire des rencontres, discuter avec des inconnus lorsqu'ils sont dans cet espace réduit de l'habitacle de la voiture ; et puis se quitter. Son projet de vie est de s'adonner et s'astreindre à cette liberté de l'éternel voyageur, ouvert aux autres, disponible à la vie, sa beauté, ses dangers.
Deux amis  vont donc se retrouver et se confronter. Ils vont de nouveau s'apprécier et s'entendre comme des frères. De nouveau leur chemin sera divergeant. Chacun admire l'autre, mais ne peut être l'autre. Et puis, bien-sûr, en l'absence répétée, régulière, fréquente, constante, abondante de l'autostoppeur, Sacha, notre narrateur, passe du temps avec Marie et Agustín, de plus en plus souvent, de plus en plus régulièrement...

Notons que Sacha est écrivain, Marie est traductrice et que l'autostoppeur fait des polaroids, des instantanés de sa vie sans entraves. Dans ce roman les personnages écrivent, lisent, traduisent. Ils se documentent, ils font des recherches, ils listent. Eh oui, à distance Marie, Agustin et Sacha suivent l'itinéraire de l'être aimé, et absent. Ils regardent sur les cartes, nous donnent à leur tour le nom des villes, des monuments, des bleds, des bourgs, des hameaux. C'est amusant d'être lecteur et de regarder vivre des écrivains et traducteurs ! Parce que, voyez-vous, ce roman est écrit sous un angle très anodin. Les phrases sont brèves, on nous donne à lire des gestes du quotidien, des déplacements. Une phrase n'est souvent rien de plus qu'un mot, deux mots, trois mots. Les mots et les listes défilent. Les chapitres défilent. Tout comme si l'on était dans une voiture et que le paysage défilait sous nos yeux. Sauf que nous ne sommes pas en déplacement, nous sommes sédentaires, et suivons les pensées et routines du narrateur, non pas de l'autostoppeur. Le narrateur, lui, au côté des autres personnages, nous raconte les déplacements de son ami, il reçoit les polaroids où apparaissent tous les autostoppés ! Eh oui il y a un jeu de miroirs à l'infini ici. Vivre et regarder vivre. Vivre et donner à voir à l'autre. Ce sont des boucles sans fin. Et parce que tout cela donne le tournis on est heureux de se poser.

Le rythme et le mouvement sont choses essentielles dans Par les routes. Et pourtant le livre est paisible, harmonieux, et même, très souvent, doté d'une grande sagesse, d'une très grande délicatesse. C'est un roman d'amour. C'est un roman d'amitié. C'est un roman de paternité. Et c'est un roman d'union et de réunion. Ce texte embrasse, prend dans ses bras. Il accepte et tolère. Il dissocie les caractères pour nous permettre de les unir en nous. Celui qui part et celui qui reste, ne serait-ce les mêmes ? Ne s'agit-il pas simplement d'écrire le temps, celui qui passe et qui nous transforme, celui qui nous porte d'une situation vers une autre. Naturellement l'autostoppeur reste l'autostoppeur, tel quel, sans une once de métamorphose. Et il éclaire tout alentour, et il rapproche les autres. Et l'histoire racontée est belle, sensible, et surtout très humaine.

En lisant ma chronique vous aurez peut-être l'impression qu'il ne se passe pas grand chose dans ce récit. C'est vrai. Et c'est faux. Il y a des virages, des obstacles, de l'escarpé, du trempé, de la chute. Les rebondissements ne sont pas annoncés. Tout nous est raconté dans un chuchotis. On ne nous hurle jamais dans les oreilles. C'est peut-être pour cette raison même que nous, lecteurs, sommes touchés. Sans oublier que tout ce temps l'écrivain Sylvain Prudhomme nous offre une jolie promenade littéraire. Les personnages sont plongés dans des romans, des images de film, des textes connus ou inconnus. Et nous, lecteurs, sommes enveloppés de toutes ces couches de récits, celle du roman, celle du récit de l'écrivain dans le roman, celle de la traduction d'un récit dans le roman, celle de l'histoire d'une nouvelle racontée par un personnage... Ce tout donne de l'étoffe au roman qui s'écrit simplement, pas à pas, et qui à la fin nous bouleverse.

PAR LES ROUTES
Sylvain Prudhomme

éditions  l'arbalète gallimard 2019
Prix Landerneau 2019
Nominé par les Prix Femina, Prix Renaudot, Prix Interallié et Grand Prix du roman de l'Académie Française 2019

Les illustrations présentées sont :
- Collage de David Hockney
- Photographie de Valéry Trillaud.

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