Patagonie route 203, de Eduardo Fernando Varela

Maison, voyage et liberté !

J'aime les romans dont le décor est la route, et les personnages principaux des routiers. Parce qu'ils nous présentent des êtres humains, des situations et des rencontres hors de l'ordinaire, toujours imprévus. En voici un par excellence, brodé de main de maître par un primo-romancier argentin. Il nous emmène dans un ailleurs très ailleurs, déconcertant, vaste, et fondu de liberté. La Patagonie, la Terre de Feu, un paysage qui s'étend à l'infini, un homme, une femme, un mari, un journaliste... et le vent. Le lecteur est invité à se perdre sur cette route interminable, pour s'exclamer en son for intérieur, souvent, ô comme c'est beau !

Dès les premières pages du roman nous sommes sur la route, et accompagnons le personnage principal dans son camion. Il est chauffeur routier et sillonne les régions du sud pour prendre chargement de denrées qu'il doit livrer aux départs de bateaux. Nous apprenons à le connaître, dans son étrangeté éprise de liberté. Et nous devinons qu'il a eu une autre vie, avant, bien différente. Il aurait joué du saxophone, il aurait vécu dans la capitale. Puis son camion tombe en panne et il est bloqué dans une petite ville au milieu de nulle part. Une fête foraine est installée là. Il va tomber amoureux d'une femme qui tient un stand de tir. Son projet dès lors sera de la connaître et de l'aimer. Or la fête foraine disparaît, et il s'engage à sa poursuite, pour apprendre au fil du chemin que cette femme est mariée, son mari étant le chef de la fête foraine. L'amour se nourrit-il de liberté, ou demande-t-il des sacrifices ? La vie nomade est-elle contraire à la vie de couple ? Voici autant de questions qui habiteront tant le lecteur que les personnages durant ce long voyage que représente Patagonie route 203. Un voyage dépaysant, inspirant et souvent drôle.

Vous pouvez imaginer, déjà, entrevoir même, les rencontres que nous faisons, en tant que lecteurs au côté de Parker, notre énigmatique camionneur saxophoniste. Ce paysage vaste et infini de la Terre de Feu et de la Patagonie renferme bien des surprises. Légendes et superstitions jalonnent les imaginaires des habitants du lieu. Les dialogues qui peuvent s'instaurer sont d'un équivoque succulent.  Et absolument aucun personnage ne s'inscrit dans la normalité ! Le standard ici est autre. Tous sont joyeusement perdus, dirait-on. À commencer par un drôle de journaliste qui sillonne les routes en quête d'un reportage ubuesque. Sa voiture n'a pas de frein, et il lui faut sauter en vol pour poser une pierre sous les roues afin d'arrêter l'élan de son carrosse ! Parker et le journaliste se donnent rendez-vous, se retrouvent de manière insolite, se quittent et se retrouvent. Manifestement la quête est le chemin en lui-même...

Mais j'aimerais vous dire un mot aussi de Maytén. Cette femme dont Parker tombe éperdument amoureux en une seule rencontre fortuite. Car elle l'accompagnera, et nous découvrirons sa vie, son passé, ses désirs et ses doutes. Quelle femme sublime ! Non pas simplement par sa beauté physique mais par sa docilité envers la vie, mêlée de fermeté en toute circonstance. Elle sera accueillie dans la maison de Parker. Une maison mobile. Il se gare au bord de la route, par un mécanisme installé sur son camion il décharge les meubles, les installe dans le décor. Un lit, un canapé, une table... à ciel ouvert. Ils font salon, ils dorment à la belle étoile. Leur maison est dotée d'un charme dérangeant : elle ne peut épouser la sédentarité. Et chez eux il fait froid, le vent souffle ; constamment et de manière persistante. À tel point qu'une Maytén, qui est originaire de ces régions, sait se tenir debout, en se tournant toujours dans un angle qui n'affronte pas le souffle du vent. Parker n'a pas encore acquis cette posture qui adoucit l'adversité. Qui apprendra de l'autre ? Les certitudes viendront-elles combler les doutes, à votre avis ?

Vous l'aurez compris, ce livre est autre. Nous ne connaissons pas les paysages dans lesquels il nous plonge. Le climat lui-même est surprenant, jusqu'aux pluies diluviennes qui viendront transformer ces terres en fleuves ambulants. Les policiers, les villageois et les animaux sont surréalistes. D'où mon choix d'accompagner cet article des guanacos. Je me suis demandé s'ils ne tenaient pas, en réalité, le premier rôle dans le roman. Et comme Parker, comme Maytén, je les ai aimés, j'ai cru en eux et j'ai craint pour eux...
Eh oui, ce premier roman d'Eduardo Fernando Varela est ambitieux, et il est réussi. Il fait place à un univers tant mouvant que vivant.

PATAGONIE ROUTE 203
(La marca del viento)
Eduardo Fernando Varela
Traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry

éd. Métailié 2020 (v.o. 2019)
Deuxième sélection Prix Femina 2020

Les illustrations nous présentent des guanacos de Patagonie...

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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