Patria de Fernando Aramburu

L'illusion idéologique

J'avais entendu parler de ce livre dans une émission radiophonique dédiée à l'Histoire, aux oeuvres de fiction qui illustrent un événement ou un moment historique avec justesse. Puis j'ai vu qu'il avait remporté le Prix Strega Europe. J'ai décidé de le lire, et tout comme je m'y attendais, je l'ai lu lentement. C'est l'histoire du pays basque et de l'ETA qui est racontée ici. Nous sommes plongés au sein de la vie de deux familles et nous les accompagnons plusieurs décennies durant. Deux familles où les pères étaient les meilleurs amis du monde, où les mères étaient les meilleurs amis du monde, et les fils et les filles aussi. Et puis un jour ce village nationaliste accepte le harcèlement d'un des deux pères de famille. Cet homme devient une cible puis une victime de l'ETA. Le fils aîné de l'autre famille devient partisan et membre actif de "la lutte armée". Deux familles sincères, honnêtes et vaillantes se transforment en deux familles brisées et ennemies. Pourquoi, comment, cela en vallait-il la peine ?

C'est Saint Sébastien que nous voyons dans cette belle image. Le roman se déroule en partie dans un village basque avoisinant, et en partie dans la grande ville que voici. L'histoire commence par la fin, lorsque la famille du défunt a émigré, est partie s'installer à Saint Sébastien après l'assassinat du père, homme d'affaires prospère, homme bon et juste, fier et très basque. Mais le roman s'ouvre surtout sur ce moment de l'histoire où l'ETA annonce la fin de la lutte armée, où les réconciliations et le pardon sont à l'ordre du jour. Mais comment se réconcilier, comment pardonner ? Car ces mots, bien que nobles, ne prennent pas en compte la réalité de la situation, l'historique des vécus des partisans d'un côté, des non partisans de l'autre, tous solidement enracinés pourtant dans leur identité basque. Lorsque ce roman est sorti en Espagne il a très vité été en tête des ventes. Tout l'Espagne a lu ce livre. Mais je pense que tout le monde, espagnol ou non, basque ou non, devrait lire ce livre car ce qui s'y raconte, le malheur de ces pauvres jeunes embrigadés, voulant se battre pour une cause, qui se trompent en réalité d'action mais qui y vouent malgré tout leur vie, est très d'actualité. Parvenir à faire son malheur et faire le malheur des autres, muni de bonnes intentions, n'est-ce pas terrible ?...

Patria est un roman poignant qui bouleverse son lecteur en profondeur, et il prend son temps pour le faire, avec patience et mesure. Rien n'est dénoncé et c'est l'humain qui est mis en avant, aimé, compris, jamais jugé. Je vous l'ai dit, le roman commence par la fin mais il s'évertue à tout retracer, le début, le milieu, tout le menu cheminement des uns et des autres. Nous rencontrons chacun des membres des deux familles. Nous les côtoyons des années durant. Ce sont des vies simples, des vies universelles, des hommes et des femmes comme on ne peut que les aimer. Mais leurs vies sont frappées par l'Histoire. La force du livre est aussi dans l'évocation sublime des personnages qui sont si entiers, chacun à sa façon. Des portraits de femmes-mères comme on n'en lit plus que rarement dans les livres. Des caractères bien trempés, exigeants, inébranlables dans leurs convictions. Et ce sont des familles solidaires auxquelles nous nous attachons. A mille lieues les uns des autres, les frères et les soeurs pourtant se soutiennent, sans se comprendre toujours. Des vies gâchées, des vies honorables, voilà le suc de ce récit. Des âmes fortes, des âmes touchantes. Oui, il règne une âme dans ce livre qui ne peut que nous toucher.

Dans une prose simple et tranquille l'auteur fait tomber les masques, des uns et des autres. Il nous permet de comprendre ce qui se cache derrière les horreurs, les actes inadmissibles. Derrière l'horreur il y a des visages humains. De jeunes garçons qui y ont cru. Ils ont voulu libérer leur peuple d'une mainmise. Et bien-sûr nous avons là une histoire de l'humanité. Qui a été mille fois racontée, en interrogeant une époque, une région, une croyance. Or c'est "l'après" qu'il faut regarder peut-être. Ce qu'il reste dans l'après, ce que cela demande, ce que cela coûte de revivre en bonne harmonie, si tant est que ce fût possible. Si les hommes et les femmes et les enfants pouvaient simplement vivre leur vie... vivre une vie simple, jouïr de bonheurs simples. Eh oui, si seulement. Mais pour ne pas arriver à de tels gâchis, à des destins brisés qui ne le méritaient pas, il suffit peut-être de lire Patria.

Fernando Aramburu trouve le ton juste et la douceur nécessaire pour ériger dans un dispositif littéraire maîtrisé un monument. Il célèbre l'homme et sa beauté. Et il reste humble.

J'ai beaucoup aimé ce livre et j'ai par-dessus tout beaucoup aimé les personnages de ce livre. Je vous laisse le lire et en juger par vous-mêmes.

PATRIA
Fernando Aramburu
Traduit de l'espagnol par Claude Bleton

éd. Actes Sud 2018 (v.o. 2016)
Prix Strega Europe 2018

L'émission radiophonique évoquée au début de cet article est cette Tabe ronde fiction de La Fabrique de L'Histoire, France Culture.

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