Quand arrive la pénombre, de Jaume Cabré

« Fatalement facile »

Je suis très fidèle à certains écrivains... tout en n'étant pas parfaitement loyale ! Eh oui, je n'ai toujours pas lu Confiteor, le roman de Jaume Cabré dont tous parlent élogieusement. Mais je dévore ses recueils de nouvelles dès leur sortie. Quand arrive la pénombre a été publié récemment dans sa version française, très joliment traduit du catalan. Je retrouve avec joie ce délicieux glaçant que j'avais tant aimé dans Voyage d'hiver. Et un quelque chose de plus me plonge dans une profonde réflexion. Le mal est ici mis en scène avec tant de désinvolture, les crimes sont commis avec tant d'insouciance. Mais c'est drôle, et c'est succulent.

J'ai toujours pensé que la force d'un recueil de nouvelles était de réunir des textes qui se tiennent la main. Car j'ai pour habitude de lire toutes les nouvelles, en commençant par la première et en terminant par la dernière, dans l'ordre où elles sont proposées. Je reviens par la suite à mes préférées, je m'y plonge plus attentivement. Et je ne manque pas de repenser aux autres durant ma relecture. Quand arrive la pénombre est remarquable par sa composition. Chaque nouvelle vous emporte loin, vous choque, vous amuse, vous horrifie. D'une construction parfaite, elles savent nous plonger dans la peau du personnage principal. Mais attention. Ici, les personnages sont tous des monstres, de ceux qui jamais ne se repentiront. Ils ont tué, une fois ou maintes fois. Dans la jolie brochette nous retrouvons toutes les fonctions, allant du tueur à gages au violeur massacreur de petites filles. Et les récits sont menés avec une grande légèreté. À aucun moment le texte ne nous pèse, ne nous torture. Mais quel est donc le secret de Jaume Cabré ?!

Bien entendu une deuxième question s'ensuit. Mais pourquoi diable nous donne-t-il à lire ces vilaines histoires ! Je vais vous répondre par mon expérience personnelle. Car cette lecture m'a soulagée. Régulièrement je vois le mal qui est dépeint dans les romans être expliqué. Peut-on expliquer un acte incompréhensible ? Non, ici nous touchons à l'absurde et cet absurde nous réconforte. L'humanité - et ses actes - ne s'explique pas, elle s'écrit et se lit. La beauté du monde, elle, transparaît dans les textes de l'écrivain catalan. L'image ci-dessus représente le tableau de Jean-François Millet, La Fermière. En le contemplant n'avez-vous pas envie de vous y rendre dans ce paysage, et cheminer pas à pas avec cette fermière ? 
Ici on frôle le sol ras, et l'on perçoit les grandes envolées. Hommes et femmes rivalisent dans ces nouvelles en ingéniosité et excellence, dans la douleur, dans le malheur vécu ou rendu. C'est fatalement facile ; et j'emprunte la formule à l'auteur...

Dans quasiment toutes ces nouvelles le personnage principal, le monstre, est le narrateur. Tout comme un artiste qui fait son autoportrait, le meurtrier ou le violeur se peignent. Honnêteté ou finesse sont de rigueur. La toile est probablement assez fidèle à la vérité de leur vie. Mais en réalité c'est une autre histoire qui se raconte. Car le peintre en s'auto-peignant raconte également une autre chose. Il change de perspective, de point de vue, et nous force à en faire de même. Déplaçons-nous, faisons un petit tour, une pirouette. C'est si simple. Et on s'en sort merveilleusement bien. Nous sommes fiers. Mais ensuite, inévitablement il se passe quelque chose. En regardant l'autre se dévoiler, nous sommes forcés de passer, nous-mêmes, de l'autre côté du miroir.

Toutes ces histoires qui paraissent au prime abord très extraordinaires sont fournies en réalité d'ordinaire. J'évoquerais l'histoire de cet homme qui se plonge dans le tableau de la fermière dont nous parlions plus avant. Lorsqu'il en ressort, et qu'il est de retour chez lui, il gêne presque sont entourage proche d'autrefois, qui l'avait enterré depuis dix ans déjà. Chacun des personnages dans chacune des nouvelles trouve son vis-à-vis. Quand arrive la pénombre, le vis-à-vis paraît pire, ou meilleur, mais les deux sont liés, par une même graine qui sommeille gentiment en eux.

QUAND ARRIVE LA PENOMBRE
Jaume Cabré
Traduit du catalan par Edmond Raillard
Éditions Actes Sud 2020 (v.o. 2017)

Les images ci-dessus sont :
- La Fermière de Jean-François Millet,
- Autoportrait de Hyacinte Rigaud.
La photographie de l'écrivain catalan présentée en en-tête de l'article est de Pere Virgili.

Leave a Comment