Dérive des âmes et des continents, de Shubhangi Swarup

« Les montagnes sont la vérité »

Un jour on entend parler d'un livre, on lit la présentation de l'éditeur ou quelques phrases d'une revue littéraire, et l'on s'imagine quelque chose. On se précipite sur le livre. On peut être déçu, parfois, souvent, car une vision par trop grandiose s'était présentée à notre esprit. Mais il arrive, plus rarement, qu'un livre dépasse nos attentes. Ce que l'on espérait s'y trouve mais la recette employée par l'auteur nous ébahit. Dérive des âmes et des continents m'a enchantée. Il m'a cueillie tendrement, m'a portée avec aisance. Sa parole est vaste. Sa sagesse est profonde. Les ancêtres du monde, toutes civilisations et religions confondues, lui prêtent leurs paroles ; les arbres, les fleurs, les nuages et les montagnes aussi !

Ce n'est pas si simple de faire un résumé synthétique de ce roman en quelques mots. Parce qu'il s'étend sur plusieurs générations, parce qu'il se niche au cœur de différents personnages ; et parce qu'il relève tant de réalisme que de son pendant magique. Par moments j'ai eu le sentiment de lire du Jorge Luis Borges, et puis, l'instant d'après j'étais plongée dans le Ramayana, avant d'être parachutée dans un conte soufi ou de côtoyer un chercheur scientifique qui aurait pu naître sous la plume d'un écrivain suisse ou allemand ! Regardez cette photo des îles Andaman. Chaque îlot vous paraît vivant, n'est-ce pas ? Doté d'une parole excentrique mais intelligente... Dérive des âmes et des continents rapproche les contraires, explore l'environnement, s'abreuve d'Histoire et donne la parole à La Terre. La tectonique des plaques, la formation des montagnes, la genèse d'un arbre, d'un animal ou de l'esprit de l'eau  guident les personnages et les aident à surmonter les épreuves du destin.

De jeunes mariés s'installent dans les îles Andaman. Le jeune époux, Girija Prasad, est un scientifique ; sa jeune et fascinante épouse Chanda Devi est un peu devin. La rose que Girija Prasad a fait venir du bout du monde parle à Chanda et lui raconte son histoire. Le temps d'ébullition de l'eau informe Chanda du capricieux élan de la gravitation en ce lieu, alors que son époux n'a pas encore déchiffré le phénomène scientifique. Ils apprennent à se connaître. Puis ils s'aimeront. Le lecteur est subjugué par les dons de sorcier de Chanda Devi, émerveillé par la posture toujours si juste du jeune scientifique. Une longue première partie est consacrée à l'histoire de leur vie. Les parties suivantes nous plongent dans l'histoire d'autres personnages. Tous sont reliés, soit par des liens de sang, soit par la main du hasard. Alors que nous avions commencé le roman au côté d'un jeune couple, dans le dernier chapitre nous seront portés auprès d'un couple où l'un et l'autre sont aussi âgés qu'énigmatiques. Et pendant ce temps nous aurons voyagé en Inde, en Birmanie, au Pakistan, escaladé les hauts monts de l'Himalaya... Du crocodile on sera passé au chemo ; de la plante exotique à l'éclat de la glace. Et bien-sûr les guerres seront passées par là, incarcération, militantisme, déplacements de frontières et naissances de nation aussi.

Or, bien que l'histoire et les histoires narrées soient exquises, même si les personnages sont délicieusement attachants, la chose qui nous transporte et nous maintient fidèle à notre lecture est l'écriture de Shubhangi Swarup. Elle prend son temps, non pas pour dire ce que l'on attend, mais plutôt pour tracer des cercles invisibles. Le lecteur ne perd pas le fil ; mais sait-il de quel fil il s'agit ? Tout est mouvant, et de tout temps les éléments de la nature ont été à la dérive... pourquoi la plume de l'écrivaine ne serait-elle conforme à ce tourbillon où s'entrechoquent les couches souterraines de notre sol. Et pourquoi son écoute attentive des couches successives d'habitants, de civilisations diverses et variées, ayant séjourné sur un territoire donné, ne parviendrait-il pas jusque nous ?!
La jeune Chanda Devi du début du roman voit, entend et vit avec les fantômes du lieu. Elle lit son avenir dans le développement d'un palmier. Et le jeune Rana, qui mène ses études scientifiques dans les glaciers de l'Himalaya dialoguera avec son grand-père disparu depuis longtemps, alors qu'il a fait une chute et se trouve coiné dans une fissure.

L'écriture est aérienne mais elle est documentée. Le récit est contemporain mais il regorge de sagesses anciennes. Les lieux paraissent magiques mais l'insensé des tracés de frontières des nations successives qui les englobent est factuel. Shubhangi Swarup est journaliste. Mais elle est aussi réalisatrice. Ce livre est son premier roman et il est déjà traduit dans une dizaine de langues. Nous qui sortons de ces jours de post-Covid, nous devons bien comprendre que le monde est bien petit. L'océan et le désert sont mêmes, simplement nous les voyons à des moments différents de leur existence.

Je vous le disais plus avant dans cette chronique : il est impossible de décrire ce roman. J'aurais voulu partager avec vous bien des extraits, mais j'aime mieux vous inviter à lire le livre dans son intégralité.
Voici malgré tout un bref extrait du texte. Et vous pourrez écouter un autre extrait que je vous lis ici.

Elle allume une bidi, impatiente de poursuivre sa conversation illusoire avec l'homme aux boucles d'oreilles en perles. Car le temps consacré à laver les vêtements est aussi le temps dédié aux rêveries et aux réflexions.
- Et les nuages ? demande-t-elle.
Que leur est-il arrivé ? s'interroge-t-il. Où sont-ils passés cet après-midi?
- Qu'est-ce que c'est?
- Les nuages, réfléchit-il, ce sont des visions.
- Et les montagnes ?
Ghazala n'aurait jamais imaginé que des montagnes telles que le Karakorum puissent seulement exister. Privé de végétation, de vie et de toute preuve de vie, chaque sommet existe à la manière d'un os fracturé ou d'un squelette mutilé, dépourvu de peau et de chair. En venant ici, elle a vu des pics violets, bleus, orange, jaunes et roses. Quelques jours après avoir franchi le col de Zoji La, son petit-fils avait fait un léger détour pour lui montrer le Paysage lunaire. Cette vallée ressemble à la surface de la lune, lui avait-il dit. Elle s'était émerveillée devant les tertres gigantesques et les formes tarabiscotées sculptées dans les rochers, défiant la géométrie et les canons de l'esthétique. Comme ce paysage, en avait-elle conclu, la lune aussi avait été rêvée par un bambin. Un déchaînement de couleurs et de formes étranges, toutes dessinées à la va-vite.
- Les montagnes sont la vérité, dit Apo. Ce sont des vestiges de la vérité cachée derrière toute création. En équilibre fragile, menaçant de s'effondrer.
- Et l'eau qui gronde dans l'Indus et reste immobile dans les lacs ?
- Madame, les montagnes et les nuages, la vérité et les visions se reflètent tous de la même façon sur la peau de l'eau. De même que le passé et l'avenir. Ce sont tous des attributs du présent, tout comme le grondement et l'immobilité dont vous parlez. L'eau est un élément plein de possibilités. Elle est le présent.

Dérive des âmes et des continents
(Latitutes of Longing)
Shubhangi Swarup
Traduit de l'anganglais (Inde) par Céline Schwaller

éditions Métailié 2020 (v.o. 2018)
Prix Tata Literature Live
Sélection JCB Prize for Literature

Les photographies ci-dessus sont :
- Empruntée à cette page, elle représente les îles Andaman. Je ne sais qui en est l'auteur,
- Oeuvre du photographe Olivier Föllmi, elle est prise au Myanmar,
- Photographie d'Olivier Föllmi.

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