Starlight, de Richard Wagamese

« À la lumière de la lune, d'un violet argenté »

Écouter la nature, c'est s'écouter soi-même. Bien-sûr que nous le savons. Et puis, bien entendu, nous n'en savons rien en réalité. Ce livre nous raconte l'harmonie que l'on peut trouver avec la nature et celle qui en découle chez l'être humain qui devient consciemment une partie de ce tout vivant et vibrant. Les personnages, malmenés par la vie peuvent ainsi trouver une issue et se réinventer. Les plantes, la roche, les animaux s'en égaient et donnent libre cours à leur souffle. Je n'avais encore jamais lu les écrits de Richard Wagamese, cet écrivain canadien et ojibwé. Je le rencontre par son dernier roman, posthume. Et j'ai reçu ce Starlight, inachevé mais au flot tranquille, comme un premier roman. Parce que l'auteur n'a pas eu le temps de le terminer, de le relire, de le retoucher, de le parfaire, il nous a livré un trésor d'une fraîcheur et d'une innocence propres à un écrit de jeunesse. Remercions ses éditeurs, anglophones et francophones (la maison suisse, ZOE éditions) de nous avoir transmis ce texte tel que, si parfaitement imparfait. Si juste et si tendre. Et surtout si calme et flottant dans ses évocations de la Nature, tant humaine que végétale ou animale.

L'histoire racontée n'a rien de révolutionnaire. Une femme quitte son compagnon qui la violente et la maltraite depuis belle lurette ; elle s'évade avec sa fille, et se sait traquée. Un homme respectable et respecté mène une existence paisible, dans l'effort du travail manuel réalisé jour après jour. La nature n'a pas de secret pour lui, et l'a adopté depuis longtemps déjà, depuis que "le vieil homme", son père adoptif, lui a tout appris. Et il s'approche au plus près des animaux, parfois sauvages et dangereux, et les photographie. Il peut faire cela car en ce faisant il communie avec eux, avec son environnement naturel. Inévitablement, un jour, le chemin de la femme et de sa fille, et celui de l'homme vont se croiser. Starlight,  est cet homme. Et si j'ai bien compris ce personnage est issu du premier roman de l'auteur, Les Étoiles s'éteignent à l'aube (Medecine Walk), alors plus jeune.

En commençant le livre je ne savais pas que le roman était inachevé. Lorsque je l'ai terminé je n'ai pas eu le sentiment d'avoir lu un roman inachevé. Car la fin est dans le début. Le déroulement, toutes les parties qui manquent et qui n'ont pas eu le temps de s'écrire sont en réalité dans le texte. Le lecteur que nous sommes aurait presque envie de prendre sa plume et de poser sur le papier le reste de l'histoire, qu'il a déjà reçu, en quelque sorte. Voici la force de cet écrivain. Il nous souffle tout à l'oreille invisible de notre esprit. Et c'est probablement cela qu'il savait faire lui-même lorsqu'il communiait avec la nature, comme le fait son personnage Starlight. Et moi qui aime tant les plumes d'écrivains nord-américains d'origine indigène, ai naturellement succombé, très vite. Vous ne serez pas étonné en voyant bientôt sur ces pages des chroniques d'autres romans de Richard Wagamese...

Mais parlons encore un peu de Starlight. Les personnages de ce roman sont intemporels. Ne serait-ce pas des archétypes ? Emmy, cette femme au passé sombre, félin sauvage et craintif, nous l'avons rencontrée dans bien des livres. Sa fille Winnie, qui a huit ans, qui a peur des hommes et qui pourtant est ouverte à tout nouvel apprentissage, nous la connaissons aussi. Et cet homme qui travaille avec Starlight, le jeune Roth, qui doit tout à Starlight, et qui en même temps a tant à lui apprendre sur les femmes, nous l'avons vu et lu déjà. Dans les grands classiques, dans les films, dans la pensée collective universelle. C'est ainsi. Nous nous sentons bien en compagnie de ces personnages et sommes heureux de les côtoyer. Que des hommes vertueux recueillent de jeunes femmes ou jeunes filles. C'est également un scénario qui nous parle. Vous voyez où je veux en venir. Nous sommes constamment dans une sensation particulière en lisant ce livre : dans le déjà vu, ce phénomène si étrange et si naturel à la fois, que l'on ne peut saisir mais qui nous est favorable. Le roman n'est pas épais mais peu importe car on le lit lentement. Les phrases sont longues et calmes, d'un flot riche et aimable. Nous nous laissons bercer, tout en ayant parfois peur, de ce qui pourrait arriver. Car nous savons qu'un face à face aura lieu entre l'ex-compagnon d'Emmy et ce petit groupe qu'on commence à aimer. Eh oui, les chapitres qui dépeignent le périple de Cadotte, et d'Andersen, les hommes qu'Emmy et Winnie ont fui, sont intercalés avec ceux qui tracent le parcours de la jeune femme, de la petite fille, de Starlight et de Roth. Avec le temps qui passe et les chapitres qui défilent l'univers de ces deux groupes s'éloigne de plus en plus l'un de l'autre. Grande ville, bruits, beuveries, rage et violence d'un côté, temps passé avec la nature, le calme et la tranquillité de l'autre. Et nous, lecteurs, sommes ravis par la transcendance qui s'opère au cœur des éléments naturels. Apprendre à marcher, à courir, à pêcher, à monter à cheval, à écouter la nature... voilà tout ce que l'écrivain partage avec nous dans son récit.

« Vous n'avez pas besoin de faire quoi que ce soit pour entendre. Les sons viennent à nous de toute façon. Vous pouvez entendre quelqu'un tout en faisant la vaisselle, par exemple. Ou vous pouvez écouter la radio pendant une activité ménagère. Mais quand vous repoussez les limites de votre attention auditive, vous arrivez à tout capter.
- Que se passe-t-il alors alors ?
Il sourit.
- Vous vous connectez avec ce que vous entendez. Vous en faites partie. Ça devient une partie de vous-même.
(...)
Ils fermèrent tous les yeux. Emmy respira profondément. Elle trouva le calme. Elle se concentra sur ce minuscule point de lumière et y projeta son attention auditive. Elle la repoussa au-delà du rondin au sol, lui fit traverser les arbres. Elle entendit des animaux bouger, des chants d'oiseaux, le craquement des arbres, le joyeux murmure de l'eau d'une source qui s'écoulait sur des rochers, ainsi que le susurrement sibilant de la brise sur tout. Elle la poussa par-dessus la cime des arbres et l'immense étendue de la vallée. Elle respira plus profondément et plus posément. Sa concentration sur ce point de son front se fit plus intense et dans l’œil de son esprit, elle vit l'espace qu'elle avait parcouru du regard. Elle l'entendit. Depuis le brame discret d'un orignal jusqu'au grondement d'un ours occupé à griffer un rondin pourri, jusqu'au piaulement perçant d'une buse à queue rousse tournoyant au loin puis descendant là où le vent imposait son chuchotis canalisé dans les profondeurs du défilé. Elle entendit tout cela. Puis des sons plus sourds comme l'eau qui court, un animal creusant dans le sable et le gravier, ainsi que le bourdonnement lointain d'un avion au sud et à l'ouest de leur position. Plus elle se laissait s'ouvrir aux sons, plus sa vision de la vallée s'affinait. Dans son intégralité, elle était immense. Elle la sentait la remplir et elle insista davantage, voulant entendre encore plus de choses. Sa respiration se fit plus profonde, plus étirée, elle atteignit alors un lieu paisible où il n'existait rien d'autre dans ses oreilles et sa poitrine que la vie cinétique de cette vallée ; elle écarta les bras au maximum comme pour l'embrasser, il y avait alors en elle le bleu du ciel, ainsi que les silhouettes nettes des arbres et des rochers, et un damier d'ombre et de lumière partout à la fois ; elle ne pouvait que soupirer, et le seul mot qu'elle trouva fut "Oui". »

Rappelons, pour ceux qui, comme moi, ont déjà envie de se plonger dans l'oeuvre de Richard Wagamese, que son roman Jeu blanc (Indian Horse) a gagné la ferveur des lecteurs. Je ne manquerai pas de le lire et de vous en parler prochainement.

STARLIGHT
Richard Wagamese
Traduit de l'anglais (Canada) par Christine Raguet
ZOE éditions, parution 22 août 2019 (v.o. 2018)

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