Une forêt de laine et d’acier, de Natsu Miyashita

« La félicité m'attendait, j'en avais la certitude »

Faisons simple. Je pense que vous devriez tous lire ce livre. Si vous aimez la découverte et l'enchantement, si vous aimez la subtilité et la finesse, si vous aimez la poésie de la nature reliée au tangible du réel, et surtout si vous aimez vous perdre dans un livre qui vous emporte ailleurs que dans tous les sentiers livresques que vous avez déjà pratiqués, laissez-vous tenter par ce petit bijou. L'histoire est simple, sa construction fluide et tranquille. Tel un petit ru qui chantonne délicatement Une forêt de laine et d'acier nous entraîne dans l'univers d'un jeune accordeur de piano, d'un jeune garçon qui sent l'appel de la forêt de laine et d'acier alors qu'il n'est que lycéen. 
Notons que dès sa sortie au Japon il a remporté le Prix des Libraires de son pays et que le Prix de la littérature asiatique Émile Guimet vient d'en faire son lauréat 2019.

Le roman a déjà été adapté au cinéma mais je ne le savais pas. J'avais simplement vu qu'il était finaliste du prix Émile Guimet, et je m'étais laissé tenter. Sur la quatrième de couverture l'éditeur a fait paraître le premier chapitre de la première page du livre, et en effet cela seul suffit, car toutes les phrases de toutes les pages de ce livre sont harmonieuses. Rien d'étonnant puisque nous sommes au côté de personnages qui sont à la recherche d'harmonie et qui s'y attellent chaque jour en tenant d'accorder au mieux les pianos qui s'offrent à eux. Le livre s'ouvre sur ce jour fatal où notre personnage principal rend un service. Il s'occupe d'accueillir un visiteur énigmatique, il le mène au gymnase du lycée, comme on le lui a demandé. Il est sur le point de fermer la porte et de regagner le couloir pour repartir...

Un parfum de forêt, à l'automne, à la tombée de la nuit.
Le vent qui berçait les arbres faisait bruisser les feuilles.
Un parfum de forêt, à l'heure précise où le soleil se couche.

Voilà ce qu'il entend et qui l'arrête. Le visiteur énigmatique est un accordeur de piano. Il est venu accorder le piano du lycée qui se trouve dans le gymnase. Mais en cet instant la vie du garçon bascule. Il travaillera sans relâche pour entrer dans l'école spécialisée en cet art, puis en tant qu'apprenti dans une petite entreprise où le parraine le visiteur énigmatique rencontré au début du livre, puis en tant que jeune accordeur de piano et ainsi de suite. Tout ce temps nous l'accompagnons. Et tout ce temps nous sommes ébahis par les sensations que le personnage, et l'écrivaine nous soufflent imperceptiblement.

C'est l'art avec un grand A qui est écrit dans ce livre. L'art de vivre, l'art de ressentir, l'art de faire parler un instrument en résonance avec son musicien, avec son environnement, avec son temps. C'est un art subtil qui demande une expérience longue, lente et attentive des moindres indices et facteurs en jeu. C'est aussi une quête, celle de se trouver, de s'affirmer sans jamais oublier de rêver, sans jamais oublier d'être réaliste !

Je me rappelais mon sentiment de liberté, dix ans plus tôt, dans cette forêt. Même si je n'étais pas complètement délivré de mon enveloppe corporelle, j'avais ressenti une liberté parfaite. A l'époque, les dieux du monde où j'évoluais résidaient dans les arbres, les feuilles, les fruits, la terre. En cet instant, ils habitaient le son. J'avançai, guidé par ce timbre magnifique.

Au-delà de cette poésie qui règne dans le texte, en-deçà de l'inattendu que représente l'ensemble du récit, il est une chose que j'ai aimé tout le long du roman. L'accordeur, en faisant son travail méticuleusement fait partie intégrante de la vie des pianos sur lesquels il travaille, mais également, et surtout, de la vie de ceux chez qui il intervient. Il entend ce dont le musicien a besoin, il entend sa vie, son histoire, ses bonheurs et ses chagrins résonner dans son instrument. Et l'accordeur sauve des vies, rend le bonheur possible. La perfection n'existe pas, et chercher à rendre le son juste non plus. Le son n'est plus assez rond, il manque de vivacité, il demande plus de clarté, il ne se projette pas... comment déchiffrer toutes ces demandes des clients ? En étant à l'écoute, tout simplement ! Eh oui, le lien à l'autre, tout comme le lien à la nature est essentiel. Et toute réalisation humaine passe par là. Une forêt de laine et d'acier illustre merveilleusement la singularité de chaque être humain, et sa tentative de s'harmoniser, de remplir son destin.

Tous les personnages sont délicieusement dessinés. Chacun des collègues accordeurs de notre personnage principal a une histoire, une raison d'être là, et non pas ailleurs. Au fil de l'histoire nous apprenons aussi l'histoire du personnage principal : d'où vient-il, qu'a-t-il fui. Et puis la rencontre d'avec tous les clients, toutes ces personnes, adolescentes, adultes, d'âge mûr recherchent quelque chose qui est leur quête et qui correspond à leur histoire. Ils se rencontrent les uns les autres ; et ils se rencontrent eux-mêmes au travers de ces échanges. Comme vous et moi, comme tout un chacun. L'art de vivre se modèle ainsi. Et Natsu Miyashita a trouvé le moyen et la grâce pour nous en parler.

UNE FORÊT DE LAINE ET D'ACIER
Natsu Miyashita

Traduit du japonais par Mathilde Tamae-Bouhon
éd. Stock 2019 (v.o. 2015)
Prix des Libraires Japon 2016
Prix de la littérature asiatique Emile Guimet 2019

Les photographies présentées dans l'article sont issues du film "Forest of wool and steel" (2018) réalisé par Kojiro Hashimoto, adaptation de ce roman.

Leave a Comment