Une page se tourne

Le dimanche des mères Graham SwiftEst-ce qu’une vie peut basculer en quelques heures, surtout en emportant dans son tourbillon un monde révolu ?! Et cela peut-il se produire sans que ce soit visible, sans que personne ne le réalise ?… Mais oui, c’est une “transition”! Quelque chose change dans le coeur du monde, et ce quelque chose pose son empreinte dans une vie qui elle-même va prendre une tournure différente. Graham Swift nous livre avec brio cette novella (roman bref ou nouvelle longue) où l’intrigue se déroule en une demi-journée. Mais force est de constater qu’en ce rien de temps il parvient à peindre l’évolution d’un siècle entier. Nous traversons l’époque victorienne en Angleterre, regardons ses cendres s’envoler dans la nature et apprécions l’arrivée d’une mentalité et d’un mode de vivre contemporain qui remplacera inévitablement les conventions anciennes. L’histoire, elle, parcourt les derniers heures qu’une domestique va partager avec son amant qui n’est autre que le fils du maître des lieux.

Mother Sunday Graham SwftOn parle de fête des mères aujourd’hui mais autrefois la tradition était au “dimanche des mères”. On célébrait ce jour-là sa mère, et en cette occasion unique maîtres et servantes était logés à la même enseigne : tous bénéficiaient d’un “jour férié”. Les servantes pouvaient quittaient la maison qui les employait et se rendre dans leur village natal, rendre visite à leur mère. Seulement voilà, l’héroïne de notre roman est orpheline. Ses maîtres vont passer la journée à un déjeuner champêtre avec leurs deux familles amies et voisines, qui sont du même monde qu’eux, des familles établies d’un certain statut social… Or l’Europe sort de la première guerre mondiale et bien des fils de ces trois familles y sont restés. Raison pour laquelle ce déjeuner ne réunira que les trois couples de parents. Le fils d’une des familles doit épouser la fille d’une des autres familles.Venus endormie Giorgione Cet “arrangement” s’inscrit dans la préservation de leur statut social et de leurs intérêts financiers. Le fils en question choisit d’inviter sa maîtresse, la domestique d’une autre de ces familles amies, à passer les dernières heures de son célibat avec lui, dans sa demeure, dans ses appartements, avant d’aller retrouver sa future promise.

L’histoire nous est racontée comme un retour en arrière car nous apprenons très vite que cette domestique en question est devenue un écrivain de renommée, qu’elle a vécu jusque l’âge de quatre-vingt dix-neuf ans, et que c’est en ce fameux jour de “dimanche des mères” que sa vie a basculé. Une orpheline, domestique ; une rien du tout s’est ransformé en un être admirable.

L’amour des mots, le secret de l’écriture, l’observation des non-dits, la révélation des vérités cachées, tout cela est merveilleusement mis en relief dans le texte. Monet Falaise PourvilleEt puis, le XIXème siècle britannique est analysé, dévoilé, minutieusement scruté dans le moindre de ses détails. Cette forme très courte de novella (à peine 130 pages) permet à l’écrivain de faire loupe sur les transformations d’une société en ce début de XXème siècle. Proust avait fait cela en un long et lent récit d’une bonne dizaine de volumes. Graham Swift s’y attèle en bien peu de pages. Les deux récits sont au final aussi délicieux l’un que l’autre dans leur capacité à regarder un abîme de changements qui se creuse imperceptiblement.

LE DIMANCHE DES MERES
(Mothering Sunday)
Graham Swift
Traduction de Marie-Odile Fortier-Masec
Ed. Gallimard 2016 

Les illustrations présentées dans cet article, hormis les couvertures française et anglaise du livre sont :
– Venus endormie de Giorgine,
– Promenade sur la falaise de Pourville de Monet

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