Une rétrospective, de Juan Gabriel Vasquez

« Ne pas réussir à s'engager sur la voie de la transformation équivaut à rester à mi-chemin. Etre un "révolutionnaire" à la mentalité bourgeoise implique dans la pratique d'être un révisionniste. »

Roman époustouflant, d'une puissance narrative remarquable, le tout dernier roman de l'écrivain colombien Juan Gabriel Vasquez - paru dans sa traduction française en cette rentrée littéraire 2022 - m'a littéralement pulvérisée, comme j'aimerais l'être par chacune de mes lectures, chaque jour de ma vie. Saga familiale sidérante, traité d'engagement hors du commun, rappel de faits historiques connus ou inconnus, Une rétrospective vous coupera le souffle par l'amplitude de sa portée romanesque et ses récits d'aventures aux moult rebondissements. Or tout est vrai. Rien n'est fictif dans ce roman. L'expression de la littérature en beauté s'allie au délice de lecture offert, et comme avec tout écrivain digne de ce nom le visage des réalités actuelles est démasqué, humblement.
Que dire de plus, si ce n'est de vous inviter à lire le livre !

- Vous pourriez partir et revenir pour la clôture de l'événement, si vous voulez. Vous auriez l'occasion de discuter avec le public car il y aura un cocktail à la fin de la rétrospective.
- Merci, mais non : un engagement est un engagement.

Le roman s'ouvre sur le double événement du décès de Fausto Cabrera, et de l'inauguration imminente d'une grande rétrospective de l'œuvre cinématographique de son fils Sergio Cabrera à Barcelone. Sergio décide de maintenir sa venue à Barcelone et dès lors renonce à assister à l'enterrement de son père. Lui-même se trouve à Lisbonne depuis quelques jours, auprès de son épouse et de sa fille, et l'on saura très vite qu'il tente de sauver son mariage en voie de se déliter. Et puis, il a demandé à son fils aîné, Raul (issu d'un premier mariage), de venir à Barcelone et partager du temps avec lui. Sa présence auprès de sa femme et de ses enfants l'emporte donc sur celle requise aux funérailles de son père.
Le cadre est posé.
Nous allons suivre les aventures de plusieurs générations de Cabrera, en remontant aux grand-parents de Sergio, de son grand-oncle aussi. Et le lecteur se trouve alors embarqué, contre toute attente, en Espagne, dans les pays d'Amérique Latine et en Chine .. tout cela au vingtième siècle, et en commençant par les prémisses de la dictature de Franco. Eh oui, le lecteur voyagera avec ce livre, dans le temps et dans l'espace, mais surtout dans une autre manière de vivre, de croire, de penser et de s'engager. Cette famille Cabrera, fondamentalement militante et combattante aura été de toutes les résistances et révolutions de son siècle .. tout en étant des artistes talentueux, remarqués et remarquables !

Le récit est porté par un narrateur. Dès la première ligne du livre c'est manifeste, mais ce n'est qu'un peu plus tard que nous réalisons. Eh oui, le narrateur est l'auteur : Juan Gabriel Vasquez s'est longuement documenté, s'est patiemment entretenu avec les différents membres de cette famille dès 2013. Et les personnages sont vrais. Nous ne sommes pas dans la fiction mais dans la réalité tangible. C'est un électrochoc en soi. Et le récit en devient renversant car les histoires vécues et rapportées dans ce livre dépassent toute fiction imaginable.

Comme la plupart des romans actuels le récit ne suit pas une ligne chronologique. Nous suivons plusieurs destinées à la fois, voguons en plusieurs lieux et époques différentes. Mais l'ensemble est si bien cousu que l'évidence nous frappe rapidement : c'était là le seul chemin possible pour comprendre les dimensions fondamentales de ces vies. En partant de l'Espagne, en séjournant dans différents pays d'Amérique Latine, en s'engageant à chaque pas dans des sentiers essentiels et risqués .. en passant par la Chine et la révolution culturelle, puis en revenant en Colombie pour être combattant guérillero, les membres de cette famille - hommes et femmes - transcendent la destinée humaine pour épouser une destinée d'Homme.
Je ne prendrai pour exemple qu'une seul trait de l'histoire : Fausto et Luz-Elena laisseront leurs enfants, Sergio et Marianella, à peine adolescents, seuls, livrés à eux-mêmes, dans la Chine de Mao à la veille de la publication du Petit livre Rouge et des aberrations de la révolution culturelle. Les parents offrent à leurs enfants de vivre la formation requise de vrais révolutionnaires et les enjoignent par la suite de combattre, de toute leur âme, le capitalisme. C'est là un cadeau d'un autre temps, d'un monde révolu, probablement choquant aujourd'hui. Plus effroyable encore est la finalité de ces actions militantes et politiques - loin de celle escomptée.
Vous l'avez deviné ; le livre est haletant, on ne peut le poser, on ne peut arrêter sa lecture ni pour dormir ni pour aller se nourrir. Car cette lecture est plus grande .. elle nous berce et nous alimente, nous bouleverse, nous horrifie et nous instruit.

Les événements narrés dans Une rétrospective relèvent du passé, plus ou moins lointain dans le temps, et géographiquement éloignés de nous, plus ou moins vertigineusement. Mais elle nous permettra de mieux voir les reliefs et les fossés de notre présent, les lianes ahurissantes de notre chaos et de notre capitalisme universalisé. Les choix d'un individu, les bienfaits de mouvements collectifs, et surtout les réussites et échecs sempiternels des idéologies nous diront l'Homme. On pourra se demander quel homme, quelle femme, on est et comment l'on se positionne. Et chacun ne pourra que mesurer l'écart entre ses idéaux, ses désirs et la petitesse de ses actions. Sans nul doute aussi, au sortir de ce livre on voudra découvrir l'œuvre cinématographique de Sergio Cabrera. Quant à ceux qui n'avaient pas encore lu les romans de Juan Gabriel Vasquez s'empresseront de les découvrir et de s'en délecter.

UNE RÉTROSPECTIVE
Juan Gabriel Vásquez
Traduit de l'espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon

éd. Seuil 2022 (v.o. 2020)
Lauréat du prix Premio Bienal de Novela Mario Vargas Llosa 2021
Sélection Prix Femina roman étranger 2022

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- La dépouille du Minotaure en costume d'Arlequin - Picasso,
- Mao par Warhol (Rétrospective à Dusseldorf en 2004).

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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