Ombres sur la Tamise, de Michael Ondaatje

Dans le brouillard de la vérité

Michael Ondaatje, l'écrivain canadien né au Sri Lanka, nous le connaissons bien, au minimum pour son roman Le patient anglais qui a été adapté au cinéma. Il avait gagné le prestigieux prix Man Booker à sa sortie. Et il vient d'être consacré "Golden Booker", c'est à dire le plus remarquable et le plus mémorable de tous les lauréats du Man Booker depuis l'existence du prix... En 2000, son roman Le fantôme d'Anil avait remporté le Prix Médicis étranger en France. Le voilà de retour avec un tout nouveau roman tant magnifique qu'énigmatique. Le livre publié en 2018 est désormais disponible en français chez les Editions de l'Olivier.

L'histoire se déroule à la fin de la seconde guerre mondiale, en Angleterre. La guerre est finie, mais elle n'est pas encore tout à fait terminée, et la ville de Londres continue d'être plongée dans l'obscurité habituelle des temps de guerre. Le titre anglais Warlight faisait référence justement aux petites loupiotes sous les ponts de la Tamise, seules lumières de circonstance puisque ni rues ni ruelles n'étaient éclairées. Et le brouillard donnait un peu plus d'étoffe à cet éclairage mystérieux. Le livre s'ouvre sur le départ à l'étranger d'un couple, à priori en partance pour Singapour. Les enfants, un garçon de quatorze ans et une fille de seize sont laissés derrière, sous la tutelle de deux hommes étranges, des criminels dirait-on.

La première partie du livre forme le récit de cette période où les deux adolescents vont vivre une liberté merveilleuse, sans jamais évoquer la disparition ni l'absence de leurs parents, même si très tôt ils découvrent que leur mère n'est pas à Singapour comme elle le leur avait dit. La deuxième partie du livre est tout autre. C'est le temps de la prise de conscience et de l'enquête, voire d'une quête de la vérité. Tout le long Nathaniel, le fils, est le narrateur. Il a vingt-huit ans au moment où il nous raconte son histoire et tente de se remémorer ce qu'il a vécu. Il cherche à reconstituer les pièces du puzzle en se mettant sur les trace de ces hommes et ces femmes qui l'ont précédé dans les services secrets peut-être, tous ces personnages invraisemblables qu'il a côtoyés, qui l'ont élevé et dont il n'a plus aucune nouvelle depuis longtemps. Il cherche enfin à élucider tous les mystères qui masquent la personnalité de sa mère, sa vie, et ses activités secrètes.

Ombres sur la Tamise est un livre étrange. Vous savez, un de ces livres que vous n'avez jamais envie de poser, que vous dévorez, intrigués tout du long et avançant à tatons. On est transportés dans un étrange un peu merveilleux, un peu tranquille et on ne sait pas ce que l'auteur est en train de nous dire. J'ai terminé le roman, l'ai refermé, l'ai posé. Je ne savais toujours pas ce que je venais de lire. J'avais aimé. J'allais prendre le temps de comprendre de quoi il s'agissait. Car bien-sûr le plaisir de lecture est grand. L'art déployé est sans failles. Mais quelque part tout est construit à l'envers. La première partie nous raconte tout ce que le fils a oublié pendant quinze ans, volontairement obstrué de sa mémoire. Et pourtant le lecteur commence par là. Par la chose vécue. Et le vécu est abracadabrant. Ces enfants qui peuvent aller à l'école ou non, travailler de nuit ou de jour, participer à des activités de contrebande ou se jeter dans l'alcool, tout cela avec l'autorisation, l'accord et l'encouragement de leurs tuteurs. Ces enfants qui ne disent à personne ce qu'ils vivent. Simplement ils le vivent. Et bien-sûr il y a une rupture forte, une chute. Mais elle ne se produit qu'au milieu du livre. Une autre rupture, une autre chute nous attend à la fin du livre.

Le pouvoir d'évocation de ce récit est fabuleux. C'est pour cela peut-être que j'ai aimé le lire, au-delà du message qu'il aurait à transmettre et que je n'ai toujours pas bien décodé ! Ces nuits où le jeune garçon accompagne son tuteur contrebandier, où ils sont sur le canal dans le noir, où ils vont chercher des lévriers bâtards et les livrent dans des hangars qui vont les préparer pour des courses de lévriers et leur faire de faux papiers, ces soirées où le jeune garçon retrouve sa petite amie dans des maisons vides et sans électricité, dont ils ont la clé parce que le frère de la petite amie est agent immobilier... tant et tant de scènes totalement surréalistes, et tendres dans leur innocence.

Une autre chose est très belle et très étrange : comme l'écrivain renverse toutes les notions du bien et du mal. Qu'est-ce qu'une bonne mère, un bon tuteur, une bonne guerre ?... Qui, comment, aime-t-on, protège-t-on ? Comment se réalise-t-on ? Et choisit-on vraiment son devenir ? Il y a un passage extraordinaire où la mère apprend au fils à jouer aux échecs. Ce passage est d'une telle intensité, d'une telle force, que j'en suis encore époustouflée. C'est un peu le seul moment où la mère se livre. C'est tranchant. C'est un moment qui se suffit à lui-même, il n'y a rien à ajouter. Notre esprit, celui du jeune garçon devront se débrouiller avec le peu d'éléments transmis et faire preuve de discrimination afin d'accepter l'Histoire qui se déroule, au dépens de la vie des uns et des autres.

OMBRES SUR LA TAMISE
(Warlight)
Michael Ondaaje
Traduit de l'anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
éditeur Les éditions de l'Olivier 2019 (v.o. A. Knopf 2018)

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- une peinture de Magritte,
- un dessin de Tove Jansson.

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