Warlight de Michael Ondaatje

Dans le brouillard de la vérité

Michael Ondaatje, l'écrivain canadien né au Sri Lanka, nous le connaissons bien, au minimum pour son roman adapté au cinéma "Le patient anglais" qui est paru en France sous le titre "L'homme flambé" en 1992. Il avait gagné le prestigieux prix Man Booker à l'époque. En 2000, son roman "Le fantôme d'Anil" avait remporté le Prix Médicis étranger en France. Et il vient de remporter cette année le "Golden Booker". Il s'agit d'un prix qui célèbre le plus remarquable et le plus mémorable de tous les lauréats du Man Booker depuis l'existence du prix... Le voilà de retour avec un tout nouveau roman tant magnifique qu'énigmatique. Il est déjà sur la première sélection du Man Booker 2018 ; et les Editions de l'Olivier prévoient sa publication en français pour le printemps 2019.

L'histoire se déroule à la fin de la seconde guerre mondiale, en Angleterre. La guerre est finie, mais elle n'est pas encore tout à fait terminée, et la ville de Londres continue d'être plongée dans l'obscurité convenable en temps de guerre. "Warlight", ce sont juste de petites loupiotes sous les pont du canal qui offrent la seule lumière requise, car ni rues ni ruelles ne sont éclairées. Et le brouillard donne un peu plus de vie à cet éclairage mystérieux. Le livre s'ouvre sur le départ à l'étranger d'un couple, à priori en partance pour Singapour. Les enfants, un garçon de quatorze ans et une fille de seize sont laissés derrière, sous la tutelle de deux hommes étranges, des criminels dirait-on.

La première partie du livre forme le récit de cette période où les deux adolescents vont vivre une liberté merveilleuse, sans jamais évoquer la disparition ni l'absence de leurs parents, même si très tôt ils découvrent que leur mère n'est pas à Singapour comme elle le leur avait dit. La deuxième partie du livre est tout autre. C'est le temps de la prise de conscience et de l'enquête, voire d'une quête de la vérité. Tout le long Nathaniel, le fils, est le narrateur. Il a vingt-huit ans au moment où il nous raconte son histoire et tente de se remémorer ce qu'il a vécu. Il cherche à reconstituer les pièces d'un puzzle en se mettant sur les trace de ces hommes et ces femmes qui l'ont précédé dans les services secrets peut-être, tous ces personnages invraisemblables qu'il a côtoyés, qui l'ont élevé et dont il n'a plus aucune nouvelle depuis longtemps. Il cherche enfin à élucider tous les mystères qui masquent la personnalité de sa mère, sa vie, ses activités militantes en temps de guerre.

Warlight est un livre étrange. Vous savez, un de ces livres que vous n'avez jamais envie de poser, que vous dévorez, intrigués tout le long parce qu'à aucun moment on ne sait réellement ce qu'on est en train de lire, ce que l'auteur est en train de nous dire. J'ai terminé le roman, l'ai refermé, l'ai posé. Je ne savais toujours pas ce que je venais de lire. J'avais aimé. J'allais prendre le temps de comprendre de quoi il s'agissait. Car bien-sûr le plaisir de lecture est grand. L'art déployé est sans failles. Mais quelque part tout est construit à l'envers. La première partie nous raconte tout ce que le fils a oublié pendant quinze ans, volontairement obstrué de sa mémoire. Et pourtant le lecteur commence par là. Par la chose vécue. Et le vécu est abracadabrant. Ces enfants qui peuvent aller à l'école ou non, travailler de nuit ou de jour, participer à des activités de contrebande ou se jeter dans l'alcool, tout cela avec l'autorisation, l'accord et l'encouragement de leurs tuteurs. Ces enfants qui ne disent à personne ce qu'ils vivent. Simplement ils le vivent. Et bien-sûr il y a une rupture forte, une chute. Mais elle ne se produit qu'au milieu du livre. Une autre rupture, une autre chute nous attend à la fin du livre.

Le pouvoir d'évocation de ce récit est fabuleux. C'est pour cela peut-être que j'ai aimé le lire, au-delà du message qu'il aurait à transmettre et que je n'ai toujours pas bien décodé ! Ces nuits où le jeune garçon accompagne son tuteur contrebandier, où ils sont sur le canal dans le noir, où ils vont chercher des lévriers bâtards et les livrent dans des hangars qui vont les préparer pour des courses de lévriers et leur faire de faux papiers, ces soirées où le jeune garçon retrouve sa petite amie dans des maisons vides et sans électricité, dont ils ont la clé parce que le frère de la petite amie est agent immobilier... tant et tant de scènes totalement surréalistes, et tendres dans leur innocence.

Une autre chose est très belle et très étrange : comme l'écrivain renverse toutes les notions du bien et du mal. Qu'est-ce qu'une bonne mère, un bon tuteur, une bonne guerre ?... Qui, comment, aime-t-on, protège-t-on l'être aimé ? Comment se réalise-t-on ? Et choisit-on vraiment son devenir ? Il y a un passage extraordinaire où la mère apprend au fils à jouer aux échecs. Ce passage est d'une telle intensité, d'une telle force, que j'en suis encore époustouflé. C'est un peu le seul moment où la mère se livre. C'est tranchant. C'est un moment qui se suffit à lui-même, il n'y a rien à ajouter. Notre esprit, celui du jeune garçon devront se débrouiller avec le peu d'éléments transmis et faire preuve de discrimination pour délier l'apparence de la vérité, permettre au flou d'offrir l'étoffe désirée à l'Histoire qui se déroule au dépens de la vie des uns et des autres.

WARLIGHT
Michael Ondaaje
éditeur A. Knopf 2018

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- une peinture de Magritte,
- un dessin de Tove Jansson.

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