Peindre, pêcher et laisser mourir, de Peter Heller

Nuances et reliefs

Nous connaissons bien Peter Heller pour son roman La constellation du chien, mais il a publié d'autres livres, avant et après. Très probablement son tout dernier roman paru en anglais en 2019 va nous parvenir traduit prochainement. Mais il y a quelques années je déambulais dans une librairie que j'aime depuis mon adolescence, et comme toujours j'ai demandé au libraire qui faisait une apparition à côté des caisses ce qu'il avait lu de joli récemment. Il m'a parlé de ce Peindre, pêcher et laisser mourir. Je me suis plongée dedans, je me suis fondue dedans ces derniers jours. Page après page j'étais abasourdie par le talent de l'écrivain. J'ai été troublée par la profondeur du propos. J'ai été dérangée par la complexité du personnage principal. Et je n'ai cessé d'être émue par le récit qui donne tant de place, toujours juste et précise, à la nature, à la faune et la flore, à cette quiétude silencieuse qui se révèle lors des moments de pêche à la mouche.

C'est un texte riche que Peter Heller nous offre là. Une chose et son contraire s'y trouvent. Le monde de l'art, la vie d'un artiste peintre, l'amour de la pêche, le souffle de la nature, et puis un passé lourd qui pèse, des meurtres, des menaces, des courses contre la montre et contre la mort, une enquête, de l'amour, de l'amitié, du désespoir, de la joie et de l'imprévu. Tout s'y trouve. Le bon et le mauvais, le gentil et le méchant, la douceur et des actes de brutes... La frontière est fine entre tout cela. Nous pouvons être aux côtés d'un homme qui pêche, qui se repaît de sérénité et de silence regorgeant de sons de la nature et l'instant d'après arrive la menace, l'affrontement, l'action mal contrôlée et lourde de conséquences... Les événements s'enchaînent, nous passons de la nature isolée à la ville, de l'agent galeriste à l'éleveur de chevaux ; tous deux passionés !

Ne vous méprenez pas dans ce que je vous dis là. Le roman délivre une histoire parfaitement structurée et fluide à la lecture. Un artiste peintre vient de s'installer dans le Colorado. Il peint et il pêche. Il s'est fait accepter, apprécier même, par les habitants du coin, qui sont plongés dans l'Amérique profonde. Ils sont l'Amérique profonde. Des hommes taiseux, habiles, psychologiquement forts et physiquement adroits. On sait très vite que le narrateur vient d'un milieu modeste et qu'il est artiste dans l'âme. On apprend aussi qu'il a perdu sa fille, qu'il s'est séparé de son épouse, qu'il a souvent mal tourné dans sa vie mais que maintenant il cherche la paix. Il est venu à la rencontre d'une vie tranquille. Or les ennuis viennent le chercher. Et authentique comme il est, sanguin comme il se sait être, bien malgré lui il va au-devant des problèmes. Il a le malheur de tenir tête à un type dangereux, parce qu'il le surprend en train de maltraiter son cheval. Le voilà embourbé dans une sombre histoire. Il sera le suspect d'un meurtre et il sera poursuivi par le frère et l'ami de cet homme cruel avec son cheval. Rongé parfois de désespoir, de remords, plongé dans la perplexité de son for intérieur, il retournera dans sa région natale, le Nouveau Mexique, à Santa Fe. Son agent-galeriste lui a dégoté des commandes et il lui faut honorer ses engagements. Mais se sortira-t-il indemne du pétrin dans lequel il s'est enfoncé ? Trouvera-t-il une forme de rédemption au sortir de cette aventure ? À l'instar de la vie elle-même, rien n'est garanti d'avance.

Vous savez, je n'ai jamais goûté à l'art de la pêche, ni accompagné des amis qui auraient pêché à la mouche, en pleine nature. C'est plongée dans ce livre que j'ai pêché pour la première fois. L'homme s'en va pêcher à toute heure. Il peut rester la nuit durant à remonter la rivière, éclairé par la lune. Il peut sortir son sac de couchage et dormir là, sous les buissons. Et le lecteur voit les oiseaux, entend l'eau, perçoit le mouvement des poissons. Cet homme saisit l'intensité du moment et la subtilité du mouvement à l'état pur. Et lorsqu'il peint, il est absorbé par cette chose qui le porte et qui s'exprime. Une urgence le convoque et il prend son pinceau. Le souffle de toute chose se révèle sur sa toile. Il est d'une intelligence vive, et il va vite, dans l'action et dans la réaction. Dans le bien et dans le mal. Car il a une faille, profonde, munie de la beauté qu'elle engendre, et la noirceur qu'elle provoque. Alors oui, on est choqué par ses gestes parfois. Lui-même ne se comprend pas toujours. Dans Peindre, pêcher et laisser mourir tous les personnages sont simplement humains, avec leurs propres failles, leur historique, leurs défaillances et un désir de transformer le destin qui les harcèle.

Je vous le disais au début de cet article. J'ai été ébahie par le talent de l'écrivain. Mais comment fait-il ; comment a-t-il fait pour qu'en quelques lignes je passe d'un état à un autre, que je sois ici happée, là angoissée, puis apaisée et émerveillée. Par moments j'aurais voulu que ça s'arrête, que l'intrigue opte pour une voie plus calme, un chemin moins escarpé ! Parce que le monde de l'art s'en mêle aussi, et celui des journalistes s'y affaire, et la soirée avec le beau monde s'y glisse. Mais bien entendu, la fin est parfaitement ficelée. Laissée ouverte telle une invitation à chérir l'humanité, une rédemption sensible qui s'offrirait à Jim, ce drôle de bonhomme peintre et pêcheur, bagarreur et démarrant au quart de tour, auquel on s'est tant attaché.

PEINDRE, PÊCHER ET LAISSER MOURIR
(The Painter)
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy
éd. Actes Sud 2015 (v.o. 2014)
sortie poche Babel, 2017

Les illustrations présentées sont les œuvres de :
- Joan Pechanec,
- Arkhip Kuindzhi.

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