Je suis le carnet de Dora Maar, de Brigitte Benkemoun

Conjugaison de personnalités

Cet été le Centre Pompidou a consacré une grande exposition à l'artiste Dora Maar. J'étais à Paris à ce moment-là et suis allée la voir. J'ai tant été marquée par ce que j'ai vu qu'en sortant j'ai eu envie de mieux connaître l'histoire de cette femme artiste et tenter de comprendre pourquoi une si grande artiste était si peu connue, si injustement occultée et diminuée de par sa relation avec le monstre, le grand génie, Picasso. Je n'aurais probablement pas trouvé meilleure entrée en matière que le livre de Brigitte Benkemoun. Je suis le carnet de Dora Maar est d'abord et avant tout une succulente lecture. Il nous plonge dans les années 50 et la vie de tous les artistes, écrivains, poètes, photographes, plasticiens, réalisateurs mais aussi scientifiques et mondains que nous identifions parfaitement sans nécessairement bien les connaître. Car Dora Maar a fréquenté les plus grands, les plus admirables, les plus affreux, les plus drôles, les plus érudits, les plus fantasques. Et mille anecdotes jalonnent ce texte que vous dévorerez comme moi.

La force de ce récit réside, pour moi, en ce que Brigitte Benkemoun ne victimise à aucun moment Dora Maar. Et il est si aisé, si naturel de donner de cette artiste l'image que nous avons lorsque nous regardons son cheminement. Un jour une grande artiste, reconnue de tous, fréquentant tous ces hommes qui l'acceptent dans leur cercle fermé. Puis un jour maîtresse déchue, s'isolant, quittant son art de la photographie, pour s'adonner à la peinture et devenir pieuse, vivant désormais par et pour son amour de Dieu. Pour ceux qui comme moi auront vu l'exposition récente à Paris, et auront été bouleversés par l'intransigeance et l'originalité de son talent d'artiste photographe, le constat est horrifiant et à la limite du supportable. Elle a été mangée par Picasso, comme tant d'autres femmes qui l'ont accompagné un temps. Il l'a gobée telle une mouche malvenue, l'a recrachée, est passée à l'attraction suivante. Et la dame qui pleure, n'a plus eu que ses yeux pour pleurer. Brigitte Benkemoun nous dit en quelque sorte, Non, mes très chers. Elle était une mangeuse aussi. Hautaine, féroce, ingérable, dépressive, inconstante. Dora Maar n'a jamais été une âme charitable. Dans ce milieu plein d'esprit, de talent et d'érudition, tous se jouaient... les uns des autres ! Et notre Dora avait choisi Picasso, le plus grand de tous les grands artistes. Remplacée par Françoise Gillot, elle n'a pas trouvé un autre à la hauteur de son monstre chéri. Elle a choisi Dieu...

Une fois que nous avons établi les contours d'une personnalité hors du commun, on peut procéder à une observation détaillée de cette biographie qui brille tant par son contenu que par son dispositif littéraire : l'histoire du carnet de Brigitte Benkemoun nous ravit. Voyez par vous-même : par le plus grand des hasards, un carnet d'adresses atterrit entre les mains de notre autrice. Le carnet est daté de 1951. Et en le feuilletant elle y lit tous ces noms étincelants : Eluard, Brassaï, Prévert, Sarraute, Lacan, Leyris, Cocteau, Breton, Bataille, Man Ray, et j'en passe ! À qui appartenait donc ce carnet. À qui appartient cette écriture ? Qui ? Qui ? Qui ? Brigitte Benkemoun mène son enquête qu'elle nous raconte patiemment. Et elle structure son récit à l'image de ce qui y a donné lieu : un récit où chaque chapitre concerne une des entrées du carnet d'adresses... de Dora Maar. Au fil des chapitres nous apprenons l'histoire de sa vie, de ses amitiés, de ses amours, de ses rencontres, de ses déménagements. Et un puzzle se reconstitue sous nos yeux : celui d'une époque, et du petit monde qui le peuplait. Alors oui, c'est l'histoire de Dora Maar qui nous est offerte, mais également celle de Picasso, d'Eluard, de Cocteau, d'Anna de Noailles, et de tant d'autres. Je vous l'ai dit. Vous n'arriverez pas à poser le livre. Tous ces chapitres qui fourmillent d'anecdotes, de citations, des paroles des uns et des autres rapportées soigneusement et avec fidélité sont exquis. Toutes les références et sources sont listées à la fin du livre. Ce sont des histoires extraordinaires ; toutes sont vraies. Et parfois, parce que l'autrice et enquêtrice n'a pas réussi à résoudre l'énigme d'un nom, d'un lieu, d'un événement, elle nous raconte ce qu'elle a choisi de croire, d'imaginer.

Je sais bien qu'on ne doit jamais divulgâcher un livre mais je vais vous le dire tout de même. Brigitte Benkemoun, ici biographe de Dora Maar, ne l'aime pas tant. Au fur et à mesure qu'elle mène son enquête elle cherche à l'aimer cette Dora Maar. Elle cherche à comprendre pourquoi le hasard a choisi de mettre le carnet de l'artiste entre ses mains. Elles ont si peu en commun. Comment admirer une femme, de père croate, ayant grandi en Argentine, qui finira antisémite, après avoir été dans sa jeunesse antifasciste ? Et lorsqu'elle ne comprend pas, elle accepte, de suivre le parcours d'une personne sans juger, sans lui jeter la pierre. Dora Maar qui a fréquenté le plus beau monde, qui a fait partie intégrante de celui-ci, vivra les vingt-cinq dernières années de sa vie totalement recluse. La biographe dessinera cette figure avec son intelligence et sa vilenie, son talent et son malheur. Bien entendu, en tant que lecteur on peut se demander s'il était pertinent de centrer la biographie de Dora Maar autour de la question de l'antisémitisme dont elle aurait fait preuve. Pour ma part, j'ai aimé que l'exposition qui lui était consacrée et cette biographie soient complémentaires et non pas identiques dans leur regard sur cette femme. D'un côté elle est victimisée, de trop, de l'autre elle est parfois diabolisée. Dans mon esprit cela forme un tout. La lumière et l'obscurité d'une personnalité ont formé une grande artiste, et une femme malheureuse...

Voilà donc. Je me suis fondue dans ce texte qui, tel un roman choral, nous ferait passer d'une voix à une autre, et où l'ensemble de ces voix et de ces perspectives nous présenteraient un personnage. J'ai voyagé avec ce livre, et j'ai découvert mille détails sur des questions sociétales, en allant la condition de la femme à l'époque, aux modes de traitement des maladies psychologiques ou sur la vie des grands artistes sous l'occupation. Et j'ai bu le nectar des mots. Plusieurs pages, par exemple, explorent le mot sympathique. Pourquoi un tel a qualifié Dora de sympathique... que voulait dire ce mot pour celui qui l'a prononcé, écrit ? Dès le début du livre on nous prévient que c'est ainsi qu'on ira à la découverte de la vie et de la personnalité de Henriette Dora Markovitch alias Dora Maar. Et la promesse est tenue, les mots et les maux d'une personne, de son temps et de son entourage sont déterrés, restitués, pudiquement offerts à ceux qui aiment lire entre les lignes.

« Celle qui possédait ce carnet a donc été la compagne de Picasso pendant près de dix ans, de 1936 à 1945. Avant lui, elle était une grande photographe. Après lui, une peintre, qui sombre dans la folie, puis le mysticisme, et finit recluse.
Je me suis amusée à lister les adjectifs dont on l'affuble. En espérant qu'un portrait se dessine dans ce nuage de mots : belle, intelligente, farouche, volontaire, volcanique, coléreuse, hautaine, entière, exaltée, orgueilleuse, digne, cultivée, autoritaire, snob, vaniteuse, mystique, folle...
La plupart des articles de presse qui la concernent remontent à son décès, en 1997, puis à la vente aux enchères liée à la succession : 213 millions d'euros que se sont partagés l'Etat, les experts, les commissaires-priseurs, les généalogistes et deux lointaines héritières, en France et en Croatie, qui ne l'avaient jamais rencontrée. »

JE SUIS LE CARNET DE DORA MAAR
Brigitte Benkemoun
éditions Stock 2019
Nominé Prix Renaudot essai 2019

Les photographies présentées dans l'article sont les oeuvres de Dora Maar. Le tableau présenté est "La femme qui pleure" de Pablo Picasso.

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