Le clair-obscur, selon Tanizaki

Pour vous mettre en appétit, voici un extrait de la nouvelle traduction de l’essai de Jun’ichirô Tanizaki, Louange de l’ombre, dont je vais vous parler bientôt…

Lorsque, me tenant devant un bol de soupe, je laisse le chuintement à peinte perceptible du bol imprégner mes oreilles comme les stridulations d’un insecte dans le lointain, je savoure à l’avance le goût de ce que je suis sur le point d’avaler sans ouvrir encore le récipient, et je suis au bord de l’extase. Cette sensation doit être proche de l’oubli de soi que les pratiquants de la cérémonie du thé connaissent quand le son de l’eau frémissante fait chevaucher leur imagination sur le vent caressant les pins d’Onoe. On dit que la cuisine japonaise ne se mange pas, elle se regarde ; pour ma part, plutôt que regardée, je dirais que la cuisine japonaise est faite pour être méditée. Et cela vient de la musique silencieuse que composent ensemble la lueur de la chandelle et la laque du bol.

Natsume Sôseki dans “Oreiller d’herbe” fait l’éloge de la couleur d’une pâte de fruit yôkan, couleur méditative s’il en est. Sa surface translucide et nuageuse comme du jade qui boit la lumière du soleil jusque dans ses profondeurs semble dégager en même temps une lueur rêveuse ; jamais vous ne trouverez une telle complexité ni une telle profondeur de couleur dans une pâtisserie occidentale. Quelle superficialité, quelle banalité dans crèmes, en comparaison ! Et la couleur de peau du yôkan devient plus méditative encore quand celui-ci est dressé dans un plat couvert, en laque, dans la pénombre de laquelle il se distinguera à peine. Lorsqu’on porte en bouche cette chose fraîche et lisse, c’est comme si la pénombre de la pièce entière se transformait en une masse de douceur fondant sous la langue, et quand bien même le yôkan ne serait pas si bon que cela, sa saveur touche à une sensation de profondeur presque extra-ordinaire.

Sans doute tous les pays du monde travaillent-ils les couleurs de leurs préparations culinaires de façon à les harmoniser aux teintes de l’environnement et des couverts. Pour ce qui est de la cuisine japonaise, en tout cas, l’appétit vous quittera à moitié si elle vous est servie dans une assiette blanche sous une lumière crue.

 

LOUANGE DE L’OMBRE
Jun’ichirô TANIZAKI
Traduit par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honoré
Editions Philippe Picquier, 2017
(v.o. 1933, 1ère traduction en français 1977)

 

 

Les illustrations ci-dessus présentent des laques de la collection personnelle de Ryoko Sekiguchi.

 

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