Minuit à bord, de Laura Alcoba

« À bord du Florida, il y a aussi une autre voix qui le hante.
Oh on pourrait dire que, lorsque cette voix s'éveille, c'est pour l'inciter à poursuivre l'écriture d'une sorte de scénario. (...)
Comme un besoin, soudain, de passer sa main sur une vitre embuée. Chaque fois qu'il est en mer, il passe et repasse sa main sur la surface d'un hublot imaginaire, il colle son nez contre la vitre, plisse les yeux et voit loin, très loin. Et il saisit un peu mieux ce qui se prépare, ce qui l'attend.
Alors il reprend son histoire. Il la remodèle. Plus précisément que la fois précédente. Il en élucide les contours.
Cette histoire-là est celle des errances d'Ulysse, et aussi la sienne. (...)
En cet avril 1936, il pressent plus précisément encore qu'en 1929 ce qui approche.
Peut-être fallait-il s'éloigner de l'Europe pour mieux le percevoir.
C'est souvent ainsi : on voit mieux une terre lorsqu'on s'en éloigne, lorsqu'on la quitte, lorsqu'on l'observe depuis la rive d'en face. »

Laura Alcoba, traductrice et autrice est née en Argentine. Elle arrive en France alors qu'elle n'est encore qu'une enfant. A cette époque elle correspond en français avec son père incarcéré en Argentine. Les trois récits autobiographiques Manège, Le bleu des abeilles et La danse de l'araignée nous transportent avec grâce dans le vécu de cette période de sa vie. Depuis elle nous livre des romans-récits toujours exquis, écrits en français, et qui toujours nous permettent de faire un pas de côté, de nous confronter à des contextes que l'on pourrait juger, hâtivement et sans faire preuve d'humanité. Ses traductions de la littérature hispanophone sont tout aussi subtiles et délicates que ses oeuvres littéraires. Elle nous revient en ce début d'année 2026 avec un nouveau roman tout aussi sublime que les précédents.

Il est impossible d'enfermer les livres de Laura Alcoba dans un classement générique. Tous ses romans ont quelque chose du récit autobiographique ou de l'enquête. Minuit à bord, son tout dernier porte d'ailleurs un sous titre : enquête romanesque. La pâte qui est ici travaillée est tout aussi riche et profonde qu'une méditation, une réflexion philosophique, un récit d'aventure, un roman fantastique et d'horreur, une étude alliant l'Histoire et la sociologie. Mais d'abord et avant tout, nous préciserons que les récits tendres et singuliers de l'autrice sont des délices de lecture.

Minuit à bord s'ouvre sur les premiers pas de la narratrice en quête d'un lieu pour se poser. Un lieu où elle pourra emporter une petite malle qui s'est remplie au fil de la décennie passée et où l'autrice a accumulé et entassé des archives et documents reliés à la vie de Benjamin Fondane, poète mort en 1944 qui a tourné un film Argentine, film mythique que personne n'aurait jamais vu dans son intégralité.

Le hasard mène la narratrice dans l'hôtel du Belvédère, érigé dans les Pyrénées françaises et conçu tel un paquebot qui pointe sa proue immobile vers la mer. Cet imposant vestige s'est réinventé en résidence d'écriture tant secret que prisé. Nous l'accompagnerons dans cette étrange construction semi abandonnée, voguerons à ses côtés dans l'aventure de la vie du poète Fondane, découvrirons l'enquête qu'elle mène depuis des années et nous laisserons glisser dans un entre-deux mystérieux : les eaux qui séparent l'Europe et l'Argentine, ou les rapprochent en deux pans d'une histoire qui s'est jouée autour de la seconde guerre mondiale.

De sa plume savante et gracile Laura Alcoba tisse et coud ensemble les images et les pièces des mille histoires que contient la mallette Fondane, la vie de cet homme, en y faisant paraître les ombres et les intrigues.
Minuit à bord ne compte pas plus de deux cent pages. Mais tant de vie s'y meut, tant de magie y mène sa danse, tant de mystères se donnent la main pour conter une vie, celle d'un homme, celle d'une femme, celle d'une oeuvre cinématographique, celle d'une région, d'un pays, de deux continents. Celle, surtout, de tout être humain, voyageur en transit, et toutes âmes éprises de liberté, percluses de secrets. Comme toujours Laura Alcoba s'aventure dans une quête impossible où des êtres en souffrance ont des désirs d'absolu, de vérité pure et regorgent de contradictions fascinantes ; une quête qui nous donne à voir l'essentiel, la faille humaine et son exquise singularité.

MINUIT À BORD
Laura Alcoba
éd. Gallimard, 2026

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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