Une sobre élégance
« Il pousse plus de choses dans un jardin qu’on n’en a semé ». Ce proverbe serbo-croate mis en épigraphe des Bienfaits du jardinage, récit de Patrice Robin paru en 2016 donne le ton de son œuvre. Chaque livre compte à peine plus de cent pages, on a l’impression d’être envahi par la beauté simple des choses.
Ce qui vaut pour les précédents récits vaut aussi pour Quitter l’Ouest qui vient de paraitre. Natif des Deux-Sèvres, le villageois, fils d’un quincailler et d’une couturière a décidé d’écrire et y consacre son existence. Il a animé des ateliers d’écriture ce dont témoigne Une place au milieu du monde en 2016. Plus récemment, Le visage tout bleu prend appui sur trois événements qui disent le monde dont il est issu.
Quitter l’Ouest le fait aussi, partant d’objets familiers, d’un livre, de reproductions de tableaux et d’un instrument de musique. Un point commun à tous les livres de notre auteur ? La brièveté, la densité, la sobriété évoquée à propos du lieu qu’il aime habiter, et du décor de l’Annonciation de Fra Angelico au couvent San Marco. Une sobriété qui caractérise également les fresques de Masaccio. Les récits de Patrice Robin sont faits (on a envie de dire tissés) de phrases déclaratives toutes simples, sans effet. Pas de points d’exclamation, pas d’images qui éloigneraient le lecteur d’un cœur du texte. Certains auteurs aiment parader, lui jamais. Mais la retenue, la mesure ne sont pas synonymes de fadeur ou de pauvreté, bien au contraire.
Patrice Robin a déménagé vingt-quatre fois, s’éloignant peu à peu de sa région natale. Une région qui disparait non seulement de sa vie mais aussi de nos cartes géographiques. On est dans la campagne, autrement dit dans cet espace désormais dépeuplé, délaissé. Le narrateur énumère les objets qu’il a retrouvés, pour certains conservés, et qui rappellent un monde disparu ou comme il l’écrit, effacé : « Effacée la pièce froide sans chauffage, où étaient reçus les habitants du bourg venus acheter les produits de la ferme, les bidons de lait, emplis avec une louche, les œufs enveloppés dans du papier journal, la motte ovale de beurre avec ses bords cannelés et sa petite fleur sculptée sur le dessus. »
Nulle nostalgie dans le propos de Patrice Robin. Il ne s’agit pas de regretter un terroir et de se lamenter, mais d’en dire la beauté, ce qui est bien différent. Deux montres de gousset, un sucrier, le portefeuille d’un grand-père négociant en bestiaux, grand buveur et grand amateur de bagarre rappellent un monde disparu. Un grand oncle Joseph commençait toutes ses lettres de jeune recrue, on était en 1922 par un « Deux mots pour vous dire… » Suffisant pour annoncer une permission. Le même Joseph apparait sur une photo dans un camp de prisonniers, en Allemagne : « A la différence des autres photos où il se tient droit, poitrine bombée, il est ici un peu tassé sur lui-même, semble plus fragile. »
Les objets disent aussi la transmission familiale. L’enfant servait les « pointes » aux clients de la quincaillerie paternelle. Il a gardé les outils jusqu’à ce qu’ils deviennent presque dangereux, comme une perceuse ancienne. De son père, il tient l’art du bricolage qu’il pratique cependant peu, parce qu’il craint les inondations et incendies qu’une certaine maladresse pourrait provoquer.
De sa mère viennent des couteaux, achetés à Thiers, comme le grès venait de Poitiers et le cuivre de Villedieu-les-Poêles. Les précisions sont importantes, non encore une fois, pour récriminer, mais parce qu’elles ébauchent un paysage, une époque. Une époque pas forcément angélique. Une jeune voisine de ses grands-parents n’osait guère venir jouer avec la mère du narrateur et ses tantes, « ne se sentant pas du même milieu ». On considérait le grand-père au portefeuille très rempli, comme un « notable ».
Les années ont passé, même si le lien avec ses parents a perduré malgré l’éloignement. Patrice Robin vit désormais à Lille avec D., sa compagne, dont le piano est la passion. Cela pourrait distinguer les deux personnes du couple, elle familière de la musique classique, lui ayant connu les banquets de noces et les bals de village avec accordéon. Au contraire. Dans le monde de Robin, les contraires supposés sont proches. Il écoute France-Musique, il s’est mis au chant que D. accompagne, et aucune hiérarchie, aucune distinction pour reprendre le terme fameux de Bourdieu n’éloigne D de son compagnon. La vie et les interprétations de Sviatoslav Richter se lisent comme des clés. Le pianiste soviétique n’avait pas le droit de sortir de son pays jusqu’en 1960. Peu lui importait : « Je n’ai jamais fait de différence entre les concerts en Russie et l’étranger, tout m’intéressait, même en Sibérie, chaque nouveau lieu. » Patrice Robin ne fait pas de différence non plus entre un canevas vu dans l’exposition Passe-temps à Genève, des œuvres exposées au Musée international des Arts modestes (le savoureux M.I.A.M de Sète), des autoportraits de Masaccio, Filippino Lippi ou L’amandier en fleur de Pierre Bonnard.
Certes, ce n’est pas la même puissance suggestive, la même splendeur, mais Patrice Robin montre quelle place ces œuvres occupent dans son existence, quel parcours elles dessinent, quel sens elles donnent à son présent. Il dit aussi combien le fameux Bal du Moulin de la Galette a pu aider sa mère, dans ses années de vieillesse.
Mais la bibliothèque de l’écrivain résume aussi toute une vie. A la lettre C., on trouve Carrère, Cervantes, et l’indispensable Henri Calet. Enfin Camus : « C’est sur ma vie que se lève cette matinée liquide lorsque je lis Camus à seize ans, mon avenir, que cette lumière vibrante, descendue du ciel éclaire d’un jour nouveau, le monde dans lequel je veux vivre qui surgit dans son premier matin, celui de la beauté et des mots pour la dire ». Le romancier né non loin de Constantine est une sorte de phare pour l’adolescent qui rêve de voir les lieux décrits dans L’Été. Faute de pouvoir y aller, avec un ami, il se rend en Italie.
Sa lecture de Camus est indirecte. Il le découvre dans un essai de Morvan Lebesque et use du post-it pour se rappeler ce qui le frappe. Ainsi dans L’Exil et le Royaume, à propos de cette phrase de l’essayiste : « Et le royaume quelque part, n’existe-t-il point ?. Je ne sais trop à cette époque de quoi sera fait le mien. Seule indication, peut-être, de mon désir, le quatrième post-it, à la fin du livre au-dessus d’une phrase commençant par ces mots, Camus connut le pire pour un écrivain : une gloire fulgurante… »
Patrice Robin ne connait pas le pire et c’est très bien ainsi. Il procède avec modestie et s’il a un vrai modèle, c’est peut-être l’auteur de L’amandier en fleur : « Bonnard, peignait presque chaque printemps, cet amandier fleurissant dans son jardin, l’avait peint une dernière fois en 1946, l’année précédant sa mort, sans cesse retouché au fil des mois suivants en rajoutant des fleurs et du blanc, avant, à quelques jours de son décès, en janvier 1947, de recouvrir, aidé par son neveu, le vert du petit rectangle où est planté l’arbre, d’un éclatant jaune d’or. Je relève la tête de mon ordinateur, de temps à autre pour le contempler, me souhaite parfois de pouvoir, comme bonheur, exercer mon art jusqu’à mon dernier souffle ».
QUITTER L'OUEST
Patrice Robin
éd. P.O.L, 2025
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


