Les livres qu’on ne m’a pas rendus, de Nathalie Heinich

Chacun s'y reconnaît

Voici un petit livre magnifiquement édité, qualité du papier, de la mise en page, choix de la typographie. Je commence par là parce que c’est typiquement un livre que vous ne prêterez pas. Vous craindrez trop que la personne ne le garde très longtemps, voire toujours.

Nous avons tous connu l’expérience un peu douloureuse du livre que l’on ne nous a jamais rendu. Livre ou disque ou DVD, enfin œuvre artistique que l’on cherche ensuite dans tous les endroits de l’appartement ou de la maison. Il n’est plus là, juste au moment où on en avait besoin, où on avait envie de relire, d’écouter ou de revoir.

Nathalie Heinich est une sociologue connue dont les travaux sur l’Art font autorité, et certaines prises de position, débat. Mais ces débats ne sont pas de mise ici, avec ce livre savoureux, malicieux et sérieux à la fois. En racontant ces quelques anecdotes, elle dresse d’elle-même un portrait oblique et surtout offre un angle que nous pouvons tous choisir. Autoportrait en collectionneur, en obsessionnel ou en simple lecteur attaché à ses livres.

Les livres que des amoureux, des amis, des collègues de travail ou de simples indélicats n’ont pas rendus à l’autrice sont de nature diverse : d’abord des romans comme Les armes secrètes, de Julio Cortazar, exemplaire signé par l’écrivain quand l’autrice était jeune étudiante, à Aix-en-Provence ou Les vies minuscules, de Pierre Michon en folio. Mais aussi de la philosophie avec Surveiller et punir de Michel Foucault, de la sociologie, La domination masculine de Bourdieu, et des essais à la croisée des savoirs avec Aurais-je été résistant ou bourreau ? de Pierre Bayard, et la version italienne de La solitude des mourants, de Norbert Elias dont la version française vient juste de paraitre cette année.

Nous ne dirons pas trop qui a emprunté sans rendre. Le lecteur ou la lectrice n’est pas au bout de ses surprises. Dans certains cas, l’amour est fautif puisqu’il amène Nathalie Heinich à le croire éternel et donc à prêter son exemplaire. Dans d’autres, le livre prêté clôt une amitié ou met un terme à un rapport d’admiration avec un maitre.

Il faut dire, à la charge (pas trop pesante) de Nathalie Heinich, qu’elle a par exemple une manie, lubie ou obsession : si elle aime ou suit un auteur, elle veut avoir tous ses livres dans sa bibliothèque et ce, dans l’édition originale. Remplacer un ouvrage broché par le livre de poche qui lui succède, ça fait un trou sur l’étagère, ça crée un déséquilibre. Or c’est souvent inévitable.

Parfois, on perd des livres dans des déménagements. Mais le pire est sans doute le vol. Nathalie Heinich aime danser, organiser des fêtes chez elle afin que ses amis partagent sa joyeuse passion : « X ne m’a pas rendu » est le titre du chapitre consacré à cet indélicat qui s’est servi sur une étagère. L’emprunt (définitif) du Syndrome de Stendhal, un essai écrit par une psychanalyste italienne sur le mystérieux éblouissement qui atteint l’amateur d’art dans un musée constitue un autre mystère sur cette Elisabeth qui n’a pas rendu le livre.

Nous n’en dirons pas plus. Je laisse à chacun le plaisir de découvrir les causes et les effets de ces mésaventures. Et chacun, un soir (de Réveillon par exemple, mais pas seulement) pourra décrire sa bibliothèque, évoquer le livre qu’on ne lui a pas rendu, ou celui qu’il a emprunté un jour sans jamais le rendre : ce genre d’événement arrive aussi.

LES LIVRES QU'ON NE NOUS A PAS RENDUS
Nathalie Heinich
éd. La Pionnière, 2025

Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.

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