« Paul Berger aurait pu écrire un livre intitulé Écouter l'écoute. Il écoutait de tout son corps. Comme si mes mots étaient les gouttes de la pluie et qu'il était la terre, qu'il les absorbait sans en négliger une seule. Ses yeux attentifs étaient des lacs, là-haut dans les sommets. C'était de l'amour, je ne connais pas d'autre mot pour désigner cela. »
« Cet instant me faisait toucher du doigt la capacité que seule, ou presque, possède la littérature d'unir les humains dans un lien d'intimité tranquille. »
Quel immense bonheur que la parution d'un nouveau livre de l'écrivaine indienne Arundhati Roy qui nous avait enchantés dès son premier roman, Le Dieu des Petits Riens, paru en 1998 et qui avait immédiatement conquis le lectorat mondial et remporté les prix littéraires prestigieux tels le Booker Prize. Architecte de formation, scénariste, essayiste, romancière et militante engagée, Arundhati Roy nous revient avec une oeuvre inclassable, récit autobiographique hautement romanesque. Mon refuge et mon orage explore une relation mère-fille, une histoire de famille, l'histoire de l'Inde et ravit le lecteur par sa poésie, sa sagesse intemporelle.
Le récit est porté de manière chronologique. Une femme lucide, contemporaine, déroule le fil d'une vie, la sienne. Nous sommes d'emblée plongés dans son enfance vécue à hauteur des yeux de l'enfant qu'elle était, toujours proche de son frère, lorsque sa mère décide de quitter son mari alcoolique et de s'installer dans une maison familiale délaissée. Mais dès le début nous savons que cette femme écrit suite au décès de sa mère, bien des décennies plus tard. Elle est effondrée, et pourtant.
L'extraordinaire de ce récit est dans ce « et pourtant ». La relation mère-fille qui va être dépeinte et décortiquée étape par étape est des plus terribles. Car Mrs Roy, la mère de la narratrice, comme elle l'a appelée très tôt sur les indications de cette mère, est une femme remarquable, insupportable, une mère monstrueuse pourrait-on dire, à la fois redoutée et sincèrement aimée. Nous verrons comment sa fille s'est construite, fière, intraitable, fondamentalement libre de par la nature même de cette relation compliquée.
Mais Mon refuge et mon orage est bien plus que cela puisqu'il est le récit de la vie d'Arundhati Roy, femme remarquable au destin hors de l'ordinaire. En suivant ses pas nous allons à la rencontre d'un pays, de sa grande ville Delhi, de sa ruralité dans les petits villages du Kerala et de sa grande histoire au fil des décennies.
Les personnages ici sont hauts en couleur, les paysages portent un souffle grandiose, frôlent la magie. Et l'histoire ne cesse de nous surprendre. La narration est maîtrisée, posée et pesée, toujours simple, toujours poétique alors que le dire est mûrement mâché. Une profondeur indicible émane ainsi de ce texte. Et lorsqu'on a terminé de le lire, il continue de nous accompagner, encore, longtemps et avec grâce.
Parmi les mille facettes qui font la beauté de ce livre, soulignons la place qu'il donne à la littérature, divinité omniprésente qui guide les pas de la narratrice et lui donne la force et le devoir de s'engager dans les voies risquées, incertaines. Au sortir de Mon refuge et mon orage on ne peut que révérer plus avant l'autrice et l'aimer pour tout ce qu'elle porte comme actions et exigences morales, à l'instar de Mrs Roy, femme effrayante que l'on aura appris à aimer de concert avec sa fille, Arundhati Roy.
MON REFUGE ET MON ORAGE
(Mother Mary Comes to Me)
Arundhati Roy
Traduit de l'anglais (Inde) par Irène Margit
éd. Gallimard, 2026 (v.o. 2025)
Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.


