Toucher le vertige, d’Arthur Lochmann

« Nous habitons le monde tel que nous le percevons »

Il arrive parfois qu'un livre nous arrive entre les mains par la grâce du hasard intelligent. Nous avions besoin précisément de cette lecture-là, sans le savoir nous le recherchions. Notre soif - que nous n'avions pas encore identifiée - se trouve étanchée. Et le monde s'ouvre à nous, de nouveau, avec des perspectives revues à neuf.
Voilà ce qu'est Toucher le vertige : un cadeau inattendu et tant espéré.
Porté par le fil d'une ascension dans le massif du Mont-Blanc, l'auteur et alpiniste Arthur Lochmann, nous entraîne à sa suite dans une aventure humaine, intérieure. Eclairages scientifiques, promenades littéraires, fulgurances philosophiques élèvent le récit à chaque pas, et nous donneront envie d'explorer bien des questions au sortir de notre lecture.

Le récit se découpe en quatre parties : La montée, Le bivouac, Le sommet, La descente. Dès les premiers mots, de la première partie, le lecteur est happé. Parce que l'écriture est belle, parce que le propos est intriguant, et parce que l'on a envie de rester en compagnie de ces deux amis qui seront de cordée un livre durant ! Depuis longtemps l'auteur et Juliette n'avaient plus grimpé ensemble. Or ils s'étaient promis de faire cette escalade un jour.
Arthur Lochmann nous dit avoir le vertige depuis toujours. Dès les premières pages on sait aussi qu'il va vivre lors de cette ascension une des plus terribles crises de vertige de sa vie. Mais bien-sûr il nous expose dès l'abord le sens et les contours du vertige, tel que désormais il comprend ce phénomène. Et étape par étape il nous dévoile le chemin qu'il a fait, non seulement dans les Alpes mais dans la vie, dans les concepts scientifiques, dans ses lectures. Et le lecteur est gagné par ce récit vertigineux qui le prend par la main, l'éduque, le surprend et le respecte. Nous sommes tous ancrés dans nos habitudes. Et nous désirons tous l'extase du renouveau. Entre les deux se place le vertige...

Ah mais je ne vous l'avais pas encore dit ? Arthur Lochmann est philosophe et charpentier. La construction du récit s'en ressent. Sa structure est solide, le découpage juste, le lissage et le bon équilibrage honnêtes. Si la première partie se lit presque comme un roman, d'autres parties auront le courage de nous plonger dans des démonstrations scientifiques, dans des rhétoriques philosophiques. Etrangement on lit, même lorsque l'on ne saisit pas tout parfaitement, car on comprend, on perçoit, saisit ou entraperçoit l'idée. On s'instruit en s'éveillant et l'on y prend plaisir. Une toute dernière partie clôt le livre : ce sont les notes. Croyez-moi ce n'est pas une liste que l'on ne consulte pas, ce chapitre fait partie intégrante du tout et nous permettra d'explorer plus avant mille notions qui nous auront intriguées dans les chapitres qui précèdent.

Le livre paraîtest paru fin août, et nous savons bien qu'en cette année 2021, qu'on le veuille ou non, partout au monde, l'Homme a soupçonné que des changements se profilaient en ce nouveau siècle qui doucement s'installe et nous déstabilise de son allant tourbillonnant.

Les peurs ont en commun de déclencher des réactions de protection - tandis que le vertige, lui, fige, capte et fascine. (...) Si le vertige est une peur, c'est aussi une sorte de plaisir étrange, de tentation à laquelle on cède malgré soi. 
Bien d'autres formes de déstabilisation sensorielle, affective ou existentielle portent le nom de vertige. Chacune à sa manière, ces pertes de l'assiette physique, morale ou émotionnelle, prospérant sur nos fragilités, dispersent les repères parmi lesquels nous vivons. (...) Chaque fois alors nous apercevons le tumulte qui règne par-delà nos habitudes bien ancrées, par-delà le monde tel que nous l'habitons. Et tout cela ne vient de nulle part ailleurs que de notre for intérieur. Comme si vertige était le nom donné à ces rencontres avec une sorte de chaos tapi en nous, qui fait entièrement partie de nous, et que pour cette raison nous gagnons à connaître. « Il manque quelque chose à l'être qui ne s'est jamais senti éperdu », écrivait Roger Callois.

Les mots de l'écrivain sont parfois poétiques, parfois techniques, et toujours, invariablement lumineux. J'ai eu un très grand coup de coeur pour ce livre parce qu'il m'a instantanément subjuguée, parce qu'il m'a offert de trouver une qualité de concentration authentique entre ses lignes. Et puis, vous le savez, je suis sensible, toujours, à l'objet livre. Celui-ci est merveilleux dans sa conception. L'éditeur a été généreux dans l'impression, le concepteur graphique bien avisé. Le texte est aéré, sur chaque page de droite il y un brin d'univers dans la tranche. Les images et pages de séparation des chapitres nous laissent le temps de nous recueillir, de souffler, de sourire. Eh oui, j'aime ce livre dans son ensemble, et je vous le recommande avec joie.

TOUCHER LE VERTIGE
Arthur Lochmann
éd. Flammarion, 2021

Les illustrations présentées dans l'article sont les œuvres de :
- Diane Hubesch,
- Joachim Patinir.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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