Comme un ciel en nous, de Jakuta Alikavazovic

« Les yeux pour lesquels ces tableaux ont été peints (...) »

Lire Jakuta Alikavazovic est comme élire domicile dans un lieu évanescent, un chez soi qui n'est pas un pays, une région, une ville, mais la maison de l'art, sous ses différentes formes. Si l'on ne choisit pas où l'on naît, on peut décider d'un espace pour renaître. Au cœur de chacun des livres de cette écrivaine peut s'opérer une renaissance.
Comme un ciel en nous s'inscrit dans la collection Ma nuit au musée des éditions Stock. Un écrivain passe une nuit entière, seul, enfermé au Louvre. Le fruit de cette expérience fait alors l'objet d'un livre. Chez Jakuta Alikavazovic ce vécu singulier donne lieu à un récit proche du roman. I-Novel à la japonaise, récit de filiation à la française ou histoire de l'exil et de son sens indicible .. Ce livre est mille choses : d'une nuit volée au musée, c'est un mille et une nuits personnel qu'a composé l'écrivaine, essayiste, traductrice que j'aime tant lire.

Le livre s'ouvre sur un premier chapitre bref. L'écrivaine narratrice situe le contexte, pose le projet. Elle a souhaité passer cette nuit au musée ; elle en a fait la demande et procédé dans les règles en constituant son dossier. Parmi les explications qu'elle donne, tout est dit. Petite fille elle allait au Louvre avec son père. Cet homme aurait choisi de quitter son Monténégro natal, de s'installer à Paris, pour le Louvre. Jakuta, cherche à revoir ce père,  et comprendre sa remarque, qui la hante depuis son enfance : « Et toi, comment t'y prendrais-tu pour voler la Joconde ? »
Dans la suite du roman nous sommes avec l'écrivaine, au Louvre, et suivons dans le détail son arrivée au musée, puis chaque instant de sa nuit passée là. Mais entrelacée dans le récit de cette nuitée au Louvre, se trouve l'histoire de ce père, de sa fille, de l'hier et de l'aujourd'hui d'un homme exilé, d'une fille ayant grandi en France. Ses rébellions à elle, sa fantaisie à lui. C'est alors une approche de la vie qui nous est transmise. Avec humour et dérision le sens de l'art est convoqué. Promenade littéraire, exploration d'œuvres et d'installations artistiques côtoient le destin d'un homme, ordinaire mais si peu banal, et la profondeur de cela qui se transmet d'une génération à l'autre.

La voix de la narratrice est enjouée mais également chuchotée. Tel un acte de transgression, le récit est jalonné de choses inavouables. Ce qui ne se dit pas est là, dévoilé au cœur d'une nuit magique. Le lecteur est happé, silencieux, il regarde cette femme qui danse pieds nus sur le sol de marbre, il la regarde savourer son nougat qu'elle a réussi à faire entrer dans le lieu qui l'interdit. Rien n'est à sa place. Et cet homme arrivé en France, où était-il à sa place. Et sa fille, qui n'a pourtant pas connu le pays d'origine de son père, pourquoi a-t-elle tant souffert du siège de Sarajevo en 1990. Alors la question se pose, quelle est la place de l'art, des œuvres d'art. En quoi le Land Art ferait œuvre d'art, déployé en pleine nature sur des sites vierges de pas d'hommes .. Et toujours, cette question récurrente, pourquoi ce père rêveur était-il en proie à la question du comment dérober un tableau au Louvre ?!

C'est amusant que dans la langue française on emploie ce même mot « vol » tant pour l'envolée d'un oiseau que pour le cambriolage d'un objet !
Un mouvement de liberté, et une violation de la loi doublée de l'enlèvement d'un élément à sa place d'origine. Les exilés ne sont-ils pas volés à leur terre, à moins que leur terre ne leur ait été volée par l'Histoire et l'intervention des hommes de pouvoir.

« Vous savez que vos tours et détours n'ont été qu'une spirale qui a fini par vous ramener ici, au centre de votre enfance ou au centre de vous-même. Vous êtes la fille de votre père et le temps n'existe pas. Comme lui, cinquante plus tôt, vous vous lavez les dents dans les toilettes ; vous avez dû passer pieds nus, devant le grand sphinx pour les trouver, vous voyez votre visage dans le miroir, comique, brosse à dents aux lèvres, et vous comprenez ce qu'est la jetée en spirale, et, peut-être, ce qu'est la vie : son essence, son art, n'est ni dans la chose, ni dans son reflet, mais dans l'éternel va-et-vient de l'une à l'autre. »

La narratrice écrivaine emploie le je. Mais parfois elle s'adresse à un tu, questionne un vous. Cette nuit est habitée par tout un monde de vivants et d'esprits centenaires ou millénaires. La vie et l'art se renouvellent, en se réinventant, en revenant sur les pas du passé. Et si le roman parcourt le passé proche et lointain, les derniers mots du livre se projettent dans l'avenir.
Récit d'une légèreté apparente, mais embrassant de multiples dimensions, Comme un ciel en nous est une méditation sur l'amour, sous toutes ses formes. Il nous accueille avec simplicité, nous enrichit, puis nous quitte sur la pointe des pieds. À nous de résoudre alors l'énigme. « Et toi, comment t'y prendrais-tu pour voler la Joconde ? »

COMME UN CIEL EN NOUS
Jakuta Alikavazovic
éd. Stock, 2021 - Collection Ma nuit au musée
Sélections Prix Médicis, Décembre, Wepler, Renaudot - catégorie essais, 2021

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- L'Hermaphrodite endormie (Borghèse ; capiton Bernin) au Louvre,
- Land Art :  La jetée en spirale (Spiral Jetty) de Robert Smithson, photographie de George Steinmetz.
La photographie de Jakuta Alikavazovic au Louvre est de © Patrice Normand.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

Leave a Comment