Tous les chats sautent à leur façon, de Herta Müller

La maison de la peur

J'avoue. Je n'avais encore jamais lu Herta Müller. Ce livre d'entretiens nous permet de la connaître, d'être éclairé sur son parcours. Mais surtout, déjà, nous la lisons. J'ai été admirative. Je suis restée bouche bée. Et j'ai savouré pleinement cette pensée poétique, recherchée, embrassant intelligence, lucidité et amour des mots. Alors oui, je vais lire tous les Herta Müller. Et je vous recommande ce récit lumineux, horrifiant et toujours délicieux, de la Prix Nobel de littérature.

En 2009 et 2013 l'éditrice viennoise Angelika Klammer a mené des entretiens avec l'écrivaine germano-roumaine qui venait de recevoir la plus haute distinction littéraire internationale. Un livre en est issu, publié en allemand en 2014, et dans sa traduction française en 2018. J'ai entendu tant de critiques et de lecteurs s'extasier de ce livre que je l'avais invité chez moi très vite. Mais il m'attendait dans ma bibliothèque. En préparant le Book Club thématique consacré à La Femme en ce mois de mars 2021, j'ai tout de suite su que je désirais aborder les parcours de femmes qui écrivent. Et j'ai sorti ce livre, Tous les chats sautent à leur façon. Dès les premières pages j'ai été happée, puis subjuguée.
L'éditrice pose des questions simples et brèves, souvent en s'appuyant sur un texte ou une idée extraite des romans de Herta Müller. L'écrivaine répond longuement, tranquillement, en apportant des détails, en replaçant chaque chose dans son contexte, en racontant son histoire. Dans son cas nous sommes dans l'Histoire, plutôt. Issue de la communauté germanique de Roumanie, cette enfant grandit et vit sous la dictature de Ceaucescu. Sa mère est une ancienne déportée. Elle-même fera l'objet de harcèlements et d'interrogatoires de la Securitate, jour après jour, des années durant, même après avoir été autorisée à sortir ponctuellement du pays pour recevoir ses premiers prix littéraires. L'enfer qu'elle et tout un peuple subissent, l'anéantissement de l'être tel qu'il se pratique, nous l'apprenons sous ses mots vibrants et vivants.

Voyez-vous, enfant, Herta Muller aime les plantes. Elle se crée son univers avec les feuilles et fleurs. Son âme singulière et son imaginaire fouillé s'emparent du végétal et lui permettent de cheminer dans la vie morne et rude qu'est la sienne.

« J'ai toujours cherché, en tout, la juste mesure. Je me disais que si je mangeais mon poids de trèfle, le trèfle allait m'aimer - sans savoir si c'était une bonne chose ou non. Ou encore, je me voyais manger tout un carré de plantain lancéolé, de la taille d'un lit, histoire d'y faire un petit somme quand les vaches se coucheraient paresseusement sur l'herbe. Je pensais aussi que tous nos souffles étaient comptés, enfilés comme des perles de verre pour former un collier. Quand ce collier de souffles allait de la bouche jusqu'au cimetière, on mourait. La respiration était invisible, personne ne connaissait la longueur de son collier de souffles. »

Personne ne la comprend, ni ne la voit, ni ne l'entend dans son entourage. Elle grandit, et part à la capitale.
Ciel! Que les descriptions de la ville sont effrayantes. La couleur n'existe pas, l'originalité, la singularité, la particularité, en toutes choses sont inexistantes. Elles ont été enrayées de la vie de tous les hommes et de toutes les femmes de ce Pays de l'Est qui a ployé sous la dureté et la froideur d'un régime de dictature absolue. Les vêtements que tous portent, les matériaux et couleurs des bâtiments, les chaussures, les ustensiles, les intérieurs et les mobiliers .. tout est noir et blanc, sombre, morne, déprimant. La chose est voulue, elle est volontairement imposée. Elle influe sur les êtres humains pour les annihiler. Le sourire n'existe plus, la douceur et la joie de vivre, n'en parlons pas !
Et pourtant Herta Müller trouve le remède. Alors que jour et nuit elle est sous la menace des services secrets, qu'au travail on s'échine à la briser, à l'écarter, parce qu'elle refuse de devenir informatrice... Alors que tous l'évitent et l'incriminent de vouloir faire son originale. Alors qu'elle est seule, fatiguée des interrogatoires qui ne cessent de la réduire à un état de loque. Alors que. Alors que. Alors que. Eh bien, elle trouve la couleur et la poésie dans la rue. Elle écoute le parler roumain. Cette langue qui n'est pas sa langue natale, elle apprend à l'aimer telle une mère adoptive salvatrice. Elle se nourrit de ses métaphores, de ses locutions idiomatiques, ses insultes dramatiques, ses superstitions, toutes les nuances de ses diminutifs allant du cynisme au sentimentalisme. 

 « Ou encore, cette locution sur le faisan : il ne sait pas bien voler, il se prend dans les broussailles, c'est une proie facile. Il y a tout ça dans l'expression roumaine " L'homme est un grand faisan en ce monde". 
En allemand, le faisan est un vantard. C'est le plumage de l'oiseau qui détermine le sens du dicton allemand, alors qu'en roumain, c'est son mode de vie.
 »

Ce livre est riche. Il nous fait réfléchir. Il nous charme. Il nous choque. Jamais il ne ment ni ne tente de masquer les plates vérités, qu'elles soient glorieuses ou non. Alors on lit l'être humain dans sa cruauté. Et on embrasse la beauté magique. J'ai lu le texte lentement et même les chapitres qui relatent une réalité affreuse et inadmissible ne me torturaient pas. L'écrivaine a pensé, analysé, médité longuement avant de transmettre idées et anecdotes à son lecteur. Dès lors on sort de ce livre grandi.

TOUS LES CHATS SAUTENT À LEUR FAÇON
Herta MüllerTraduit de l'allemand par Claire de Oliveira
éd. Gallimard 2018 (v.o. 2014)

Herta Müller est Prix Nobel de littérature 2009

Les illustrations présentées dans l'article sont les œuvres de :
- Brett Weston,
- Alfred Stieglitz.
La photographie mettant en scène la couverture du livre est de ©murielarie pour Kimamori.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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