Le matin de Neverworld, de Marisha Pessl

Un vote pour la vie !

Je connaissais l'écrivaine Marisha Pessl pour avoir lu son premier roman, La physique des catastrophes, paru dans sa traduction française en 2007. Je me rappelle avoir été ébahie à l'époque, tant par l'érudition qui émanait de son texte que par l'intrigue haletante qui était menée avec finesse. Je la retrouve aujourd'hui avec ce roman destiné aux adolescents. Je m'y suis plongée avec grand plaisir et c'est aussi avec enthousiasme que je vous le recommande. Encore une fois le texte est jalonné de références, et encore une fois l'histoire est savamment construite, l'intrigue formidablement déroulée et déliée au fil des pages. Le suspense est là, le propos intelligent, et les relations humaines joliment explorées.

Le roman s'ouvre sur des journées insipides que passe une jeune adulte universitaire. Elle est de retour dans sa ville natale et travaille dans la paillote estivale de ses parents. Elle vient de recevoir un message, d'un ami de jeunesse, qui l'invite à venir les retrouver samedi soir. Nous apprenons qu'elle n'a pas côtoyé sa bande d'amis depuis plus d'un an, depuis la disparition de son petit copain, grand amour de sa vie. Ce jeune homme est mort dans des circonstances obscures. S'est-il suicidé, a-t-il été assassiné, pourquoi, comment ? L'enquête de la police a été classée sans suite en optant pour la version du suicide. Notre narratrice va donc se rendre à cette soirée, sur une impulsion qu'elle regrette déjà. Mais elle veut savoir. Ses parents, de leur côté, craignent qu'elle soit encore trop fragile pour se confronter à ce passé récent, mais la laissent partir. Elle retrouve donc ses amis de toujours. Ils sortent faire la fête, et au retour il se passe un incident. L'incident les plongera dans un monde entre-deux. Ils seront cloués dans une "veillée à Neverworld". Ils ne sont pas morts mais ne sont plus tout à fait vivants. Il va falloir qu'ils procèdent à un vote. Et tant que ce vote ne démontrera pas leur solidarité par un choix unanime ils seront condamnés à revivre la même journée, la même veillée, indéfiniment. Dans ces veillées sans fin ils vont se disperser, s'éloigner les uns des autres, fuir, perdre la tête, tomber dans la dégénérescence pour certains, garder la tête froide pour d'autres. Et un beau jour ils décideront de mener l'enquête ensemble, celle qui les lie, et de résoudre ainsi l'énigme de la mort de leur meilleur ami.

Non, ce n'est pas facile de raconter l'histoire de ce roman. Il faut le lire pour en retirer le suc. Dès lors qu'on l'a commencé, qu'on est entré dans cet univers du Neverworld, on y reste, jusque la fin, jusqu'au dénouement tant attendu. Et je peux vous dire que ce que traversent les cinq jeunes protagonistes est aussi fou que fantastique. Mais au sein de ce fantastique c'est la vie qui nous parle. Confrontés à la mort, tous veulent vivre bien entendu, mais pour cela ils doivent apprendre à vivre ensemble. Notre narratrice serait la moins dévergondée, la plus ordinaire et la plus gentille, semble-t-il. Elle regarde vivre les autres, elle les suit, elle tente de comprendre. Chacun se méfie de l'autre, chacun tente de distancer les autres et de parvenir à influencer le groupe. Et c'est là que le roman est époustouflant : dans l'étude des personnages, de leurs réactions, de leurs modes d'action. Une certaine vérité humaine se dégage lentement. L'amour, la compréhension, la solidarité viendront, et le respect d'autrui avec. J'avais la gorge nouée à la fin du livre. Une telle sagesse nous est livrée en conclusion que l'on ne parvient pas à reprendre son souffle, sorti du roman. Et je vous l'ai dit, tout ce temps on est pris dans le suspense d'un roman haletant que l'on ne peut lâcher !

J'avoue que je suis en admiration devant l'oeuvre de la jeune écrivaine Marisha Pessl. Si érudite, intelligente, et si talentueuse pour ficeler des récits riches et étoffés, elle sait construire des romans fluides et faciles à lire, la preuve en est, ce dernier roman est destiné aux adolescents. J'ai été particulièrement sensible dans ce livre à la manière dont les personnalités des uns et des autres étaient démasquées et mises à nu, toujours avec tolérance et sans jugements hâtifs. On apprend à connaître les êtres humains, et à les aimer avec leurs faiblesses et leurs défauts... On apprend à s'accepter soi-même et à savoir apprécier la vie, pour tous ses bienfaits.

Ma critique de ce livre est donc élogieuse et positive en tous points. Malheureusement j'ai une grande réserve à émettre sur la qualité du texte traduit en français. J'ai été ahurie de voir à quel point les maladresses se succédaient dans les trente à cinquante premières pages du texte. Comment se peut-il que les relecteurs et correcteurs de Gallimard jeunesse n'aient rien vu, qu'ils aient laissé passer cela ?... La tâche d'un traducteur est bien lourde, et sans relecteurs sérieux, elle est difficilement menée à bien. Toutes les erreurs qu'un enseignant ou instituteur ne pardonnerait pas à ses élèves nous sautent à la figure ici. Les prétérits n'ont rien à faire là. Les niveaux de langage se contredisent d'une phrase à l'autre. Et les contresens, je n'ose même pas vous en parler... "Il sentait comme un parquet ciré" : n'en est qu'un bref exemple. Je recommande malgré tout ce roman parce qu'il en vaut la peine, et parce que dès lors que l'on se fond dans l'histoire on oublie de relever les maladresses du texte, qui elles-mêmes se lissent et disparaissent progressivement.

Dans les romans fantastiques les univers parallèles sont souvent mis en scène. Parfois cela se justifie, parfois c'est simplement un artifice. Ici l'univers parallèle de Neverworld est en quelque sorte un présent mille fois revisité. Il offre la possibilité de faire la même erreur mille fois, ou de faire mille erreurs différentes dans la même situation... jusqu'au moment où l'on parvient à avoir l'action juste, à prendre la décision la plus sensée. Quel joli apprentissage de la vie que ce matin de Neverworld ! Les adolescents et les jeunes adultes vont vite dans l'accumulation des vécus, des erreurs, des regrets puis des recommencements. Faire un livre qui nous offre un condensé de cela est une riche idée.

LE MATIN DE NEVERWORLD
Marisha Pessl
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux
éd. Gallimard Jeunesse 2019 (v.o. 2018)

Les illustrations présentées sont les œuvres de :
- Hannah Forward Art,
- Sculpture de Juan Muñoz.

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