L’Estrange Malaventure de Mirella, de Flore Vesco

Le joueur de flûte de Hamelin... au féminin !

Ce roman de Flore Vesco a remporté le prix Vendredi, qui célèbre la littérature francophone pour adolescents. Et c'est ainsi que j'ai connu ce livre, et cette écrivaine, pour mon plus grand bonheur. L'inventivité de la langue porte haut en couleur une histoire haletante qui met en scène des personnages exquis. Le tout se déroule au Moyen-âge mais le récit est très actuel, universel et intemporel en réalité. L'adulte en moi a été émerveillé, mon cœur d'enfant parfois subjugué et parfois très effrayé ! Quant aux adolescents et jeunes adultes, à mon avis ils vont se régaler, et s'en inspirer peut-être pour donner un penchant humoristique et médiéval à leur vocabulaire.

Le roman s'ouvre sur une journée ordinaire vécue dans le bourg de Hamelin. On rencontre les personnalités notables, et les insignifiants. Le bourgmestre règne du haut de sa terrasse qui sonne sur la place centrale. Les porteurs d'eau, tout en bas de l'échelle sillonnent la vie et l'abreuvent en eau courante. Ce sont des enfants et adolescents orphelins qui assument cette tâche. Au centre de ce petit groupe se trouve Mirella, la seule fille porteuse d'eau. Harcelée par les uns et les autres, elle n'en est pas moins remarquable tant par sa force physique et psychologique que par sa bonté et bienveillance naturelle envers les plus démunis. Une fois que le lecteur est parfaitement imprégné de cette vie rude, des exigences particulières de cette époque, l'histoire se met en place. Car voyez-vous, en prologue on nous avait prévenu : c'est la vraie histoire du joueur de flûtes de Hamelin qui allait nous être révélée. Et quelle histoire stupéfiante, en effet !

D'une légende ancienne Flore Vesco tire une histoire qui frôle tous les genres, un peu fantastique, un peu historique, un peu burlesque, un peu thriller et à tout moment très social. Elle redonne vie à une langue ancienne, médiévale, qui nous fait souvent beaucoup rire alors que le récit lui-même serait à la limite du tragique par moments. Les adultes y liront une satire politique et les cœurs tendres y verront de l'amour à toutes les pages. La vie et la mort se tiennent la main, joyeusement. Mirella et la divinité maléfique se livrent des combats ingénus. Les lépreux maîtrisent l'art de la soierie. Mais le premier rôle, la plus grande magie et puissance appartiennent à la musique. Mirella invente et distribue des chansonnettes et comptines comme elle respire. Ceux qui reçoivent en cadeau les mélodies et lyriques de la jeune fille trouvent le sourire, du cœur à l'ouvrage et un bonheur durable. D'où tient-elle ce don ? Cela ne nous sera révélé qu'en cours de route, et lèvera le mystère de ses origines.

Je vous le disais au début de cet article, Flore Vesco invente une langue dans son roman. Je me suis demandé, dès les premières pages, si cela n'allait pas rebuter les jeunes lecteurs, adolescents, jeunes adultes. Car les phrasés peuvent paraître rudement difficiles à suivre. Et puis très vite je me suis prise au jeu de cette langue. J'ai compris subitement qu'avant tout cette langue médiévale employée était musicale. Elle danse et elle chante. Elle nous transporte dans un ailleurs qui nous enchante. Elle met en valeur les créatures fantastiques qui s'invitent dans le récit. Le tout trouve sa cohérence et parvient à nous convaincre. Nous sommes comme ces enfants qui ont suivi un joueur - ou une joueuse - de flûte, un jour à Hamelin. Nous ne faisons preuve d'aucune résistance à l'encontre de ce petit roman qui nous emporte dans son élan. Et l'on se rend compte qu'une certaine justice naturelle est en train de se mettre en place. Les jeunes enfants s'affirment, s'émancipent, et au final prennent des initiatives, des décisions, et agissent dans le sens de leur volonté, et nous l'avons dit, d'un désir de justice. Et le lecteur en nous n'attendait que cela !

Voilà donc comment je me suis laissée prendre au jeu de ce livre, si beau, riche et créatif. Je me suis offusqué, j'ai ri, j'ai retenu mon souffle. Et j'ai été très heureuse qu'il ait été lauréat du Prix Vendredi. Je vous le recommande sans hésiter, d'autant plus que les petits cadeaux de la fin du livre sont aussi délicieux que le roman lui-même : un lexique, une méthode pour Parlader comme au temps jadis, et en bonus quelques insultes succulentes en ce parler du temps jadis. Si j'osais je terminerais cet article par quelques entrées de ce bonus, telles "espèce de coquefredouille", ou "malévole folieuse" !

L'ESTRANGE MALAVENTURE DE MIRELLA
Flore Vesco
éditions l'école des loisirs 2019
Lauréat Prix Vendredi 2019

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