Un regard d’enfant, qu’est-ce que ça change?

L'enfance Sempé

Se mettre dans la peau d’un enfant pour conter une histoire, voilà un artifice couramment employé par les écrivains et si souvent rencontré par nous, lecteurs. Mais pourquoi opter pour un narrateur enfant ?

Je ne sais pas bien comment se définit l’enfance. Je présume que l’enfance est fraicheur ; l’enfance est innocence. Mais l’enfance est aussi lucidité, une lucidité que l’adulte ne se permet plus d’avoir car il a appris à être résigné, à accepter les choses non pas parce qu’elles sont justes ou bonnes mais parce qu’on ne peut rien y faire : la vie est ainsi faite…

Eh oui, j’ai lu plusieurs livres récemment qui m’ont amenée à méditer ce sujet du « Regard de l’enfant ». Ce regard qui lave le monde et qui s’imprègne d’impuretés à chaque pas, jusque se transformer en regard d’adulte. Dans ces livres que j’ai lus ce regard avait parfois pour objet de dénuder une situation politique, parfois pour mission de révéler les faces cachées d’une situation familiale. Il a eu pour vocation, dans tous ces récits, de dénoncer les échanges humains et sociaux déviants. Le seul fait qu’un enfant pose les yeux sur un événement fait sauter aux yeux le caractère inacceptable du phénomène dans son ensemble, mais en nous éclairant sur la source du problème. Non pas que l’enfant s’insurgeasse ni qu’il se prît à porter un jugement : lui, ne fait que Voir ce que personne ne veut regarder.

We Need New Names  Swamplandia!  History-of-Love-jacket  Extremely Loud & Incredibly Close  No et moi  The curious incident of

NoViolet Bulawayo projette les feux de l’oeil candide sur les turbulences politiques et moeurs sociales du Zimbabwe. Karen Russell dénonce la démission des parents lorsqu’ils ne font pas face à leurs responsabilités. Nicole Krauss et Jonathan Safran Foer percent la solitude des adultes héritiers des faits frappants du vingt et unième siècle. Delphine de Vigan dans “No et moi ” pleure l’injustice sociale et le manque de solidarité. Et Mark Haddon s’amuse de l’irrationalité du comportement adulte et son obsession à rejeter la différence.

Ces livres ont cela en commun d’être attendrissants et très souvent drôles. L’innocence intacte est si pleine de légèreté qu’elle dégage un souffle vital, un espace dégagé et bénin qui nous permet, nous, lecteurs, de rire, de sourire, d’être délicieusement émus. Nos émotions mises à nu font en sorte que nous acceptons alors de nous confronter au désordre.

Toffoli enfantUne enfant de dix ans qui est mise enceinte par un prêtre exorciste, une jeune adolescente violée parce que abandonnée des parents sans pouvoir l’avouer, une guerre civile, un génocide, la solitude et l’incapacité à communiquer sont autant de phénomènes, par exemple, qui relèvent du désordre. Vous avez là quelques exemples de thèmes traités dans ces livres. Et dans ce chaos l’on se demandera souvent qui, de l’enfant et de l’adulte, porte l’autre.

Au Zimbabwe, avec “We Need New Names” on rit beaucoup. Oh ! Attention, le rire parfois ne fait qu’amplifier le choc de la confrontation avec une réalité inadmissible. NoViolet Bulawayo sait faire cela dans son écriture. Bouche bée nous retenons notre souffle lorsque nous côtoyons une jeune bande d’enfants s’adonner à des jeux d’enfant alors qu’ils voguent sur les terrains dangereux d’une guerre civile qui se couve. La vie conduira notre narratrice aux États-Unis et l’exil, l’éloignement de tout ce qui la caractérise et la constitue participera au désenchantement et au désoeuvrement que nous lecteurs aurons à surmonter à ses côtés.

Dans “Swamplandia” chez Karen Russel un voile de fantastique et de surréel vient brouiller le mensonge de parents qui ont créé une mise en scène destinée à tromper les enfants voire de se garder d’un face-à-face avec des réalités insatisfaisantes. Les enfants, livrés à eux-mêmes, tentent de s’orienter au mieux dans les labyrinthes qui leur sont offerts pour chemins de vie. Que de dangers et de situations effroyables les frôlent, ces pauvres gamins, jeunes adolescents et enfants vieillis trop vite, si démunis pourtant pour relever le défi inhérent à leur situation ?… Le lecteur est tout aussi désemparé que l’enfant pour délier le vrai du faux, pour se sortir de cette trame tissée d’invisibles fils de mensonges, avant qu’il ne soit trop tard…

Kandinsky storiesAussi bien Mark Haddon dans “le bizarre incident du chien pendant la nuit” que Delphine de Vigan dans “No et moi” font appel à des enfants surdoués. Pourquoi ce deuxième artifice ? Pour aggraver le cas de ces pauvres enfants largement dotés d’une grande dose de lucidité ?! Pour exagérer l’effet de loupe de leur regard, ou pour lester leur handicap face aux aberrations disséminées sur leur chemin ?… Ces surdoués en deviennent des autistes, inadaptés à leur monde. D’ailleurs Mark Haddon a réellement fait de son personnage un autiste, le confinant dans son attribut de « différent », d’« étranger » au monde ! J’ai toujours aimé ces personnages de surdoués, illustrant comme le bon sens rationnel peut parvenir à isoler son sujet, le porter en marge d’un monde qui n’est plus capable d’entendre la limpidité d’un raisonnement sans faille.

Quant à notre couple d’écrivains Américains New-yorkais, Nicole Krauss et Jonathan Safran Foer, ils ont donné naissance, chacun de son côté, à des enfants trop conscients pour leur âge, qui chacun s’embarque dans une démarche de reconstitution de la vérité. Encore deux livres particulièrement touchants, moins déstabilisants que ceux des jeunes écrivaines NoViolet Bulawayo et Karen Russel mais dotés de mille nuances et balades dans l’écriture. Ce n’est pas pour rien que la plume de Nicole Krauss est qualifiée de “borgesienne”.

Je vous conseille tous ces livres qui ont évoqué tant de sensations et pensées en moi. Mais si j’ai été interloquée par ces livres et ce qu’ils en commun c’est probablement dû à la magie de ces regards d’enfant portés sur le monde, et sur sa raréfaction! Ces livres nous rincent les yeux, nous rafraichissent la mémoire sur la vision de la vie que nous eûmes un jour passé. Le temps de la lecture nous sommes transportés vers une vision limpide, qui va de soi. Les fines ailes de la littérature savent poser en nous un regard un bref instant libéré.

 

Les illustrations de cet article sont, dans l’ordre d’apparition,
– Le dessin de Sempé en couverture de son livre “Enfances”,
– Un tableau de Toffoli,
– Un tableau de Kandinsky.

Pour découvrir d’autres livres qui, comme Swamplandia, s’intéressent à l’histoire d’un adolescent sujet à une perte de repère familial vous pourrez lire aussi :

Tout comme dans “We Need New Names” de NoViolet Bulawayo, le livre de Henri Lopes, Une enfant de Poto-Poto met en scène la vie d’une jeune femme du Congo qui émigre aux États-Unis et qui traversera des pertes de repères identitaires.

Les livres qui font l’objet de cet article sont :

Je complète cet article au fur et à mesure de mes lectures en vous conseillant d’autres livres, où le narrateur est également un enfant :

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