Fabienne Verdier sur les terres de Cézanne

« Être traversé par le souffle du monde »

Le Musée Granet, à Aix-en-Provence, a consacré du 21 juin 2019 au 5 janvier 2020 une exposition rétrospective à l'artiste peintre calligraphe Fabienne Verdier et l'ensemble de son oeuvre. Cette artiste est chère à mon cœur, et fort heureusement j'ai pu me rendre à Aix, quelques jours avant la fin de l'exposition. L'événement étant désormais clos, l'objet de cet article n'est pas de vous inviter ou de vous inciter à y aller. Simplement il me semble important de vous parler de cette artiste. Plongez-vous dans son travail, dans les nombreux livres publiés auxquels elle a contribué. Et c'est un monde qui s'ouvrira à vous, un monde sans fin. Car son travail nous montre la voie de l'écoute du monde. Elle-même incarne la philosophie de l'attention à la vie, avec douceur, avec vivacité, avec respect.

J'ai rencontré Fabienne Verdier avec ce livre, publié en 2003. Il fait le récit des dix années que la jeune femme a passé en Chine, de sa vingtaine à sa trentaine. Diplômée de l'école des beaux-arts de Toulouse, elle s'est rendue dans une université du Sichuan pour s'initier à la peinture chinoise, qui relève en premier lieu d'un certain art de vivre. Nous sommes en 1984 lorsqu'elle arrive dans cette province reculée qui n'a encore pas posé les yeux sur une occidentale. Le pays est encore fortement marqué par la révolution culturelle. Comment Fabienne Verdier pourrait-elle s'intégrer, pourrait-elle être acceptée par les chinois, et a fortiori par un maître peintre calligraphe... La chose est impossible. Et cet impossible sera vécu par la jeune femme. Les années hors de l'ordinaire vécues dans ce pays sont rapportées dans ce récit. Mais le livre nous offre - nous transmet - bien plus que cela. C'est un regard nouveau, une approche différente, et une manière intérieure de recevoir le flux de la vie que Fabienne Verdier apprend. Elle apprend à peindre de cette manière. Le trait du pinceau, qui dit tout, de soi, de l'intériorité et de l'extériorité, va trouver une place en elle, et son pinceau saura, après un long temps et bien d'efforts à se surpasser et tracer un trait habité.

Chers lecteurs et lectrices de Kimamori, procurez-vous ce livre et lisez-le. (Il vient d'être ré-édité et peut donc être trouvé et commandé facilement.) Il est poignant, surprenant, instructif. Et c'est le début de tout ce qui s'ensuit, de la vie de l'artiste peintre, de sa carrière, de son oeuvre qui sans cesse se renouvelle, innove et pousse les frontières du possible plus avant.

                            

Elle revient en France ; s'installe dans le Vexin. Et elle transforme et met en pratique l'enseignement qu'elle a reçu durant cette tranche de vie en Chine. Si le pinceau que l'on tient à la verticale dans l'art chinois pose sur le papier bien plus qu'une image, dans l'énergie qu'elle restitue, dans l'unité du ciel et de la terre qu'elle donne à voir, Fabienne Verdier ressent le besoin de l'exprimer plus pleinement encore. Elle pense des pinceaux de la taille d'un homme, de sa propre taille. Un atelier à la hauteur de l'immense pinceau sera conçu. Et elle peindra non plus seulement de sa main mais du mouvement et de la force de son corps tout entier. (En cliquant ici vous pourrez visionner une vidéo où en quelques minutes l'artiste raconte l'histoire de ses pinceaux et de leur évolution).

               

Sa technique évolue, son pinceau évoluera aussi dans le temps. Mais la fondation de son travail perdure, c'est un état d'être qu'elle cultive et embrasse à chaque instant. Il s'agit de la voie de l'honnête homme ou, pour le dire mieux, de l'éternelle grande idiote qui s'inscrit dans :
la compréhension juste,
la pensée juste,
la parole juste,
l'action juste,
les moyens d'existence justes,
l'effort juste,
l'attention juste,
la concentration juste.

L'artiste n'est jamais à court de projets, et l'exposition illustre cela. Vingt-sept livres publiés, des travaux menés aux côtés de grands esprits, dont François Cheng, Charles Juliet. Je ne peux passer en revue toutes les étapes de son travail d'artiste. L'hommage aux maîtres flamands, un travail mené en dialogue avec la musique à la Julliard School of New York, son projet les polyphonies mené avec le linguiste Alain Rey, les lieux où elle se rend pour recevoir les ondes d'une âme particulière et la restituer alors sur la toile. Vous pourrez parcourir cela tant dans le livre catalogue de cette exposition qu'en vous plongeant dans les  éditions successives qui content ses aventures sublimes. L'ensemble de ces publication est listé dans le livre catalogue de l'exposition rétrospective.

         

            

                       

Alors faisons un grand bond en avant, pour arriver précisément à son tout dernier projet, mené « sur les terres de Cézanne »

Cette fois elle s'est rendue sur le motif, au cœur des montagnes de la région aixoise, dont face à la montagne Sainte-Victoire. Elle se livre en quelque sorte aux éléments. Elle s'imprègne du mouvement et des vibrations environnantes, en grandeur nature. Elle accueille le vent et la pluie dans ses œuvres.
Pour ce faire elle s'est munie d'un atelier mobile qu'elle a transporté là-haut avec une équipe de la région. Les photos et vidéos qui rendaient compte du voyage et de la mise en place de l'atelier nomade, de son travail dans ce décor transcendant, étaient présentées dans l'exposition. Bouche bée on regardait, pour comprendre ; sans comprendre, mais en appréciant la magie d'une chose étonnante qui s'était produite !

        

Je vous invite à écouter cette très belle émission radiophonique où l'ensemble de son parcours est revisité (L'heure bleue, entretien avec Laure Adler), puis à visionner les deux vidéos ci-dessous. La première est un reportage vidéo de 2 minutes réalisé par Arte et qui présente son tout dernier projet "sur les terres de Cézanne). La deuxième restitue un dialogue de trente minutes avec l'artiste dans l'émission La table ronde de France Culture. Fabienne Verdier parle de ce projet et de sa démarche dans ces vidéos :
(vous constaterez comme moi la petite erreur qui s'est glissée dans la narration en voix-off du début du reportage d'Arte, l'artiste a séjourné dix ans en Chine et non pas au Tibet...)

  

     

Mes photos présentées ci-dessus ne font pas honneur aux tableaux. Peut-être aussi qu'il vaut mieux faire abstraction des images présentées dans cet article et se procurer le livre, où les photographies sont très belles...

Il me reste à remercier sincèrement, et humblement, le Musée Granet pour cette grande exposition à caractère rétrospective, et toutes les institutions, les hommes et le femmes qui ont rendu ce projet possible, à commencer par Bruno Ely, directeur et conservateur en chef du musée...

Et comme je vous le disais au début de l'article, commencez par lire Passagère du silence....

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