Lanny, de Max Porter

L'art de plaire... ou de déplaire

Je me suis intéressée à ce livre parce qu'il faisait partie des nominés du prestigieux Prix Booker 2019. C'est un des titres de la liste qui m'a le plus attiré. Et en effet, lorsque je l'ai lu, j'ai été émue, comme j'aurais souhaité l'être ! Et vous serez heureux d'apprendre qu'il est déjà disponible dans une traduction française. L'ayant lu en anglais je ne saurais dire si le texte traduit est aussi beau que l'original mais je serais tentée de vous le recommander malgré tout. Mais attention, la structure et le dispositif littéraire peuvent surprendre et parfois même nous déstabiliser, nous perdre un peu. Cela fait partie du jeu. L'écrivain nous plonge dans un brouhaha de voix multiples que l'on ne parvient pas à distinguer, ni à toujours identifier. En résumé, ce livre est un peu énigmatique, un peu fantastique mais terriblement ancré dans notre monde actuel.

Nous avons tous eu un jour ou l'autre une image indistincte de l'horreur, inscrite en nous... vous savez, une légende, un mythe, une histoire qui nous a fait peur jusqu'à nous donner des cauchemars et nous glacer le sang de manière parfaitement irrationnelle. Et c'est bien connu, les frayeurs créent des faiblesses, créent aussi des jugements de valeur, des défaillances dans notre humanité. Ce roman nous raconte une histoire anodine ; un fait divers d'une petite ville de campagne, anglaise. Tous les habitants de ce lieu ont peur, depuis toujours, de "Dead Papa Tootworth". Enfants, à la moindre déviance, les parents leur disaient que Dead Papa Tootworth viendrait les chercher si jamais... Naturellement dès le début de Lanny, on entend la voix des personnages, et régulièrement passent par là les chapitres où l'on entend ce personnage effroyable. Naturellement lorsqu'un fait divers se produit, et qu'un malheur vient chambouler la vie locale, on pense, on sait que le responsable est Dead Papa Tootworth. Mais savez-vous qui est ce monstre ? Ne se pourrait-il pas qu'il s'agisse en réalité de la communauté d'hommes et de femmes un peu fermés, un peu intolérants, un peu critiques envers toute nouveauté, toute différence, tout impair allant à l'encontre des conventions ?!

Le roman nous raconte l'histoire de Lanny. Ce petit garçon a emménagé récemment, avec ses parents, dans cette petite ville. Sa maman ne travaille pas. Son papa travaille en ville et a fait une bonne opération financière en déménageant à la campagne. La maman s'ennuie et se lance dans l'écriture d'histoires de meurtres et d'horreurs abominables. Elle n'est pas parvenue à s'intégrer dans la communauté et le voisinage. Elle décide d'inscrire son fils à un cours d'art plastique. Car un artiste habite là. Qui a eu son temps de gloire, et qui désormais vit en retrait du monde et des hommes. Sur l'insistance de la maman il accepte de donner des cours à son fils. Très vite Lanny et Pete, l'artiste, deviennent meilleurs amis. Car ils se comprennent. Car Lanny est un être un peu à part. Il perçoit le monde selon un filtre différent. Sa vision est poétique, néanmoins incompréhensible pour la moyenne des gens. Larry est énigmatique dans son comportement et dans ses propos. « Qui des deux fera preuve de la plus grande patience, une idée ou un espoir ? » demande-t-il par exemple, au détour d'une conversation...

On s'attache aux personnages de Lanny et de Pete. Et puis le malheur se produit. Lanny disparaît. Que s'est-il passé ? L'enquête est ouverte. Et une longue partie du livre va se dérouler sous nos yeux inquiets et perplexes où tous s'expriment. On ne sait pas qui parle. D'un paragraphe au suivant ce n'est jamais la même personne qui s'exprime. On est perdu. Puis on commence à comprendre, on commence à reconnaître les voix. On commence à entendre la terrible méprise qui est en train de se produire. Mais l'on est impuissant devant le déploiement de cette folie, de cette erreur magistrale. Et puis viendra la troisième partie du livre. On sera éclairé. Tous apprendront la vérité. Et tout ceci n'aura été qu'une banale histoire. Mais je vous le disais au début de cet article, une banale histoire qui en dit long sur l'être humain, d'hier et d'aujourd'hui. Il m'a semblé que le récit était d'une grande actualité parce que d'une certaine manière l'écrivain nous parle de Brexit... au sens large, dans une jolie allégorie !

Le style et le dispositif, la structure et le déploiement du roman m'ont étrangement rappelé le lauréat du Prix Booker 2017, Lincoln au Bardo. Allez savoir pourquoi j'ai été émue et séduite par Lanny alors que cet autre livre, lu il y a deux ans, m'avait laissée froide. Dans les deux cas pourtant c'est un peu même chose : un déballage simili-confus de voix multiples, inconsistantes et incohérentes. Des individualités égocentriques et manquant d'empathie. Une communauté formée d'individus isolés dans leurs destinées. Et ce tout plein de voix ne porte pas l'humanité vers la bienveillance et la solidarité. Peut-être ai-je été sensible à ce qui se déroulait dans Lanny parce que les personnages étaient crédibles, plus vrais que nature. Peut-être est-ce l'histoire de ce jeune garçon sublime, et son amitié avec l'artiste libre qui m'on séduite. Toujours est-il que je garderai en mémoire ce récit de Max Porter. Et c'est avec une émotion particulière que je vous en parle.

LANNY
Max Porter
Traduit de l'anglais par Charles Recoursé Weill
éd. du Seuil 2019
Nominé Prix Booker 2019

Les illustrations présentées sont :
- Film animé Ctuhulu,
- Street art Banksy.

Share Button

Leave a Comment