“Pentagon Papers”

J’ai vu ce film et je ne le regrette pas. Je vous le recommande parce que, oui, c’est un bon film. Steven Spielberg sait faire des films, et en l’occurrence les deux acteurs principaux ont une telle prestance dans leurs rôles que le spectateur ne peut rester indifférent. Meryl Streep et Tom Hanks sont simplement époustouflants. Une fois que l’on a dit cela il reste encore bien des choses à dire. Et là je suis gênée, mal à l’aise, et pour finir, critique !

Mais commençons par le commencement. Nous sommes dans les débuts des années 70. Des dossiers classés hautement confidentiels sur la guerre du Vietnam arrivent entre les mains de journalistes. Ils savent qu’ils craignent pour leur carrière en publiant ces informations qui éclaboussent tant d’hommes politiques dont plusieurs présidents des Etats-Unis. Vont-ils trouver la force et le courage de faire ces révélations ? La justice les soutiendra-t-elle ?

Ce film met en avant d’abord et avant tout les équipes du Washington Post, journal indépendant qui publia effectivement ces dossiers. L’information historique factuelle n’est pas cachée : c’est un analyste militaire Daniel Ellsberg qui, le premier, se procure les documents confidentiels au risque de sa vie. Il les communique au New York Times qui ne les communique pas au final sur avis exprès de la Maison Blanche. “The Post”, titre original du film sorti en France sous le nom de “Pentagon Papers” donne le premier rôle à Katharine Graham, interprétée par Meryl Streep, la propriétaire du Washington Post à cette époque. Une femme qui évolue dans un monde d’hommes, une femme qui n’a pas été éduquée pour tenir un rôle d’homme. Mais elle trouve le courage de s’affirmer et de prendre la décision qui s’impose malgré les risques encourus.

C’est normal, serais-je tentée de dire. Nous sommes dans l’ère Trump. Le premier combat qui s’avère nécessaire est celui de la défense des propos factuels, véridiques, avérés. L’autre combat qui devient critique est la défense de la femme et sa place dans la société. Ce film est d’une grande force pour porter ces causes, effectivement importantes.

Je ne peux donc que faire des éloges sur ce film. Il m’a emporté et transporté pendant que j’étais dans la salle de cinéma. Les causes qu’il défend sont justes et actuelles.

Oui, mais…

Une petite fenêtre dans mon esprit n’a cessé de protester et rechigner pendant que je regardais le film. Parce que je ne pouvais pas oublier que le Washington Post appartient aujourd’hui à Jeff Bezos, l’homme le plus fortuné du monde en cette année 2018, patron d’Amazon, qui s’est offert ce journal avec ses petits deniers personnels en 2013 pour la modique somme de 250 millions d’euros. Et ce film faisait la part un peu trop belle au “Post”…

J’ai gardé mes réserves pour moi car je ne savais les délayer. Je n’ai pas publié d’article dans mon blog sur le sujet. Et hier j’ai lu un article dans un journal français (“Choisir ses héros” de Pierre Rimbert, Le Monde diplomatique – Mars 2018) qui dénonce. Dénonce ce qui est gênant. Cet article m’a éclairé sur ce qui me gênait. Je vous invite à le lire dans son intégralité. Mais j’y ai lu par exemple que depuis le 27 juin 2017 Jeff Bezos a interdit à ses journalistes de “nuire aux clients, annonceurs, abonnés, vendeurs, fournisseurs ou partenaires” sur les réseaux sociaux ! Cet article nous invite à nous interroger sur les vrais héros. S’agit-il réellement de ceux qui sont mis en avant dans ce film ? Je vous cite un bref paragraphe de cet article :

Organiser l’oubli, reformater la mémoire collective en héroïsant la conduite courageuse qui occulte cent compromissions, telle est l’opération d’absolution collective qu’accomplit Pentagon Papers. Qui disait Washington Post pensait à l’enquête sur le scandale du Watergate (1972-1974), portée à l’écran par Alan Pakula en 1976 dans Les Hommes du président ; désormais, on aura également à l’esprit l’autre instant de courage de Katharine Graham. Et l’on soupirera d’impatience si un rabat-joie rappelle que, en 1987, une enquête de Robert Parry sur le financement par la Central Intelligence Agency (CIA) de la guérilla d’extrême droite au Nicaragua fut édulcorée pour complaire à la propriétaire, qui recevait chez elle M. Kissinger le week-end suivant ; ou que le quotidien appuya de tout son poids le déclenchement de la guerre d’Irak en 2003 ; ou qu’il préférait à Fidel Castro les dictateurs de droite comme Augusto Pinochet, “en fin de compte moins nocifs que les dirigeants communistes, notamment parce que leurs régimes étaient plus susceptibles d’ouvrir la voie à des démocraties libérales”

Pour donner une note finale un peu humble sur le sujet… eh bien j’avoue, en tant que grande amoureuse des livres depuis toujours, je n’ai jamais porté Amazon et son patron dans mon coeur. Ma gêne face à ce film prend son origine dans ma vision subjective des choses. Chacun s’en fera sa propre opinion. Et pour cela il faut aller voir le film !

PENTAGON PAPERS
(The Post)
Réalisateur Steven Spielberg, 2017
Distribution : Meryl Streep, Tom Hanks, Alison Brie, Carrie Coon, David Cross, Bruce Greenwood, Tracy Letts, Bob Odenkirk, Sarah Paulson, Jesse Plemons, Matthew Rhys, Michael Stuhlbarg, Bradley Whitford et Zach Woods.
Durée ‎: ‎116 minutes
Scénario ‎: ‎Liz Hannah‎; ‎Josh Singer

La photographie apparaissant dans l’article (hormis les photos et affiches du film) présente le site archéologique “La Cueva de las Manos” (Grotte des mains), Argentine.