Grande distinction

alignleftÊtre nommé à l’Académie Française, c’est devenir immortel dit-on. Mais endosser l’habit vert c’est aussi et surtout défendre la langue française. Et pour la défendre il faut l’aimer avant tout. En cela Patrick Grainville, dont nous venons d’apprendre la récente nomination, épouse parfaitement son nouveau rôle. La grâce des mots le touche, mais il est prêt à accueillir aussi l’évolution de la langue, si elle est jolie, si elle se justifie, et si elle enchante. “Autrice” lui paraît juste, et d’une musicalité parfaite. Rappelons que Patrick Grainville est un romancier de longue date. En 1976 il a remporté le prix Goncourt pour “Les flamboyants”. Il est aussi professeur agrégé de lettres, membre du jury du prix Médicis, critique littéraire au Figaro. Il succède à Alain Decaux, historien, au fauteuil 9 de l’Académie.

J’avoue qu’il m’est arrivé quelques fois d’être enchantée par les nominations de l’Académie Française : en 2003 celle de François Cheng et en 2012 celle d’Amin Maalouf mais aussi en 2008 pour celle de Jean-Christophe Rufin ou en 2016 avec Andréi Makine. Chacun de ces hommes a son vécu propre du français, mais tous ont trouvé la vie dans les mots que leur offrait cette langue si unique, si accueillante et délicieuse. J’avais lu un jour sous la plume de l’écrivain et musicien Chico Buarque “une langue (apprise) est une mère d’adoption”. Patrick Grainville dit des mots qu’ils sont “nourriciers”… c’est même chose peut-être !

Je vous invite à l’écouter ici, pour savourer son humour, son rapport enfantin et émerveillé aux mots, dans un très bel entretien avec Augustin Trapenard. Bien des pépites sont à récolter dans ces trente petites minutes de causerie. En voici quelques unes :

Il y a quelque chose de raté à l’origine d’une vocation artistique, et qu’on veut sublimer. Un échec originel constitue le ressort de la création.

Notons aussi cette anecdote, qui en dit long : Marguerite (Duras) me téléphonait à minuit pour me dire “Patrick, écrire c’est fatal.”

Et voici deux extraits d’un texte qu’il nous lit à la fin de l’émission :

Quand j’étais jeune adolescent j’ai traversé, comme beaucoup, une crise de manque, de vide, de solitude avec la première prise de conscience de l’absurdité de la vie. Ce sont les mots qui m’ont secouru, fortifié, ouvert des horizons de rêve, de liberté, de rébellion. La lecture m’a arraché au quotidien morne du lycée. Les mots étaient nourriciers. Je les apprenais avec avidité, gourmandise. J’adorais le vocabulaire que je considérais comme une tribu vivante, incarnée, qui peuplait mon imagination. Je n’étais plus seul. J’avais un vaste pays luxuriant de mots.

(…)

Ecrire m’a permis d’habiter un monde qui m’apparaissait étranger, inhabitable. C’est pour moi l’enchantement qu’un créateur corrige le monde, le métamorphose dans son art et le rend plus envoûtant. J’aime les créateurs qui nous libèrent de la création de Dieu, qui nous révèlent notre liberté d’inventer un autre réel. Vive Prométhée le voleur de feu. Voler le feu, voilà la vie !

 

 

photo ©Hermance TRIAY/Opale/Leemage