« Faire parler le silence » : Edwige Danticat témoigne et résiste

Cet essai de Renee H. Shea est paru dans le numéro en cours (hiver 2019) du magasine World Literature Today, sous le titre "Stretching the Limits of Silence": Witness and Resistance in Edwige Danticat's Nonfiction. Cela faisait un moment que j'avais envie d'aborder l'œuvre d'Edwige Danticat, cette jeune écrivaine et essayiste haïtienne qui a remporté Le Prix Neustadt en 2017. Et puis je suis tombée sur cet article. Sa vie, son œuvre, sa démarche militante, tout cela nous est raconté ici avec force citations et références à ses écrits. L'article a été traduit pour vous par Yassi Nasseri.

Cela fait vingt ans que je connais Edwige Danticat ; toutes ces années elle a qualifié l'écriture de « boulot dangereux », et elle insiste dessus dans « Créer Dangereusement : L'artiste immigré au travail » (Create Dangerously : The Immigrant Artist at Work - 2010). Dans ce livre comme dans ses autres essais Danticat explore les thèmes qui lui sont habituels dans ses romans : la famille, la mémoire, la migration. Mais c'est dans ses essais et récits autobiographiques qu'elle étend le champ des anecdotes de sa vie personnelle clairement aux questions politiques et sociales. Certains disent qu'elle est une activiste littéraire, d'autres qu'elle est fauteur de troubles, iconoclaste ; certains autres la voient comme une intellectuelle publique. Peu importe la labellisation, dans tous les cas on se tourne vers ses récits pour entendre la voix d'un individu profondément intime, celle d'une militante chaque jour plus déterminée.

C'est probablement un peu paradoxal, mais c'est la force d'un murmure que nous avons entendu dans ses romans et ses nouvelles. J'ai rencontré Edwige quelques mois après la publication de « Souffle, Vue, Mémoire » (Breath, Eyes, Memory) en vue d'un entretien. C'est ma collègue Marie Racine qui nous a présentées. Timide et calme, Edwige s'est déridée quand Marie, mon professeur de français et le mentor haïtien de la jeune écrivaine, annonça qu'il leur fallait échanger quelques mots en haïtien d'abord. Je ne sais toujours pas bien ce qu'elles avaient à se dire, mais après cela Edwige s'est détendue et s'est mise à présenter son premier roman qui faisait beaucoup parler de lui. La même combinaison paradoxale caractérise ses récits autobiographiques de par les vérités tranchantes qui y sont exprimées, dans un style lyrique et avec un ton de résistance confidentiel. Elle peut écrire sur des sujets d'intérêt général pour des magasines populaires, des essais qui élucident le rôle de l'art et de l'artiste pour des revues académiques, ou dénoncer une politique et ses réalités sur le terrain. Invariablement, j'ai appris à faire confiance à cette écrivaine remarquable pour «faire parler le silence » (stretch the limits of silence, Essence - Mai 1996), pour prendre position, aussi bien lorsqu'elle se mettait en danger sur sa terre natale que lorsque, comme aujourd'hui, les temps sont troubles et le climat politique perturbant.

J'ai appris à faire confiance à cette écrivaine remarquable pour «faire parler le silence » (stretch the limits of silence, Essence - Mai 1996), pour prendre position, aussi bien lorsqu'elle se mettait en danger sur sa terre natale que lorsque, comme aujourd'hui, les temps sont troubles et le climat politique perturbant.

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Il y a une évolution dans le style et certainement aussi dans le ton de ses récits autobiographiques, mais une analyse chronologique ne livre qu'un éclairage limité. La notion de nattes, métaphore qui revient souvent dans ses romans, permet mieux de saisir l’enchevêtrement des thèmes et approches qui s'y trouvent. Les histoires de familles sont une constante. Au début des années 90 elle a publié un texte poignant qui s'appelait « Mon père chassait des arc-en-ciels autrefois » (My Father Once Chased Rainbows - Essence, Novembre 1993), anecdote tendre datant du temps où « je brisai mon premier cœur », celui de son père, et qu'elle apprit à grandir et à partir. Elle continue, encore aujourd'hui, à partager ses histoires de famille dans de courts récits tels « Un grain de confort » (A Grain of Comfort - O Magazine, Mai 2006), une histoire à fendre le cœur qui raconte le désir de son père mourant pour un bol de riz, et « Sans elle » (Without her - New York Times, 23 avril 2015), une méditation sur la difficulté de continuer de vivre, seule, après la mort de sa mère.

Toutefois, la fierté que Danticat prête aux gens et à leur lieu est très nette même dans les récits qui peuvent paraître très personnels. Dans « Nous sommes laids, Mais nous sommes là » (We Are Ugly, But We Are Here - The Caribbean Writer, 1996), elle invoque la figure légendaire d'Anacaona, la reine Arawak qui vécut au 15ème siècle dans ce qui deviendrait Haïti, et qu'elle connaissait par les histoires que sa grand-mère lui racontait.

Danticat n'a que vingt-six ans mais elle écrit déjà en faisant des allers et retours dans le temps ; elle explique qu'elle est née sous le régime du dictateur Duvalier et qu'elle a passé plus de la moitié de sa vie aux États-Unis. Ensuite elle soupèse l'« héritage des filles d'Anacaona », elle défie le vilain catalogage des haïtiens : « quand on écoute les actualités, on se demande si l'on nous parle de vraies femmes vivant et respirant dans les lieux frappés par des conflits tels qu'en Haïti... Les histoires des femmes ne font jamais la page de couverture. Et pourtant, elles existent bel et bien. »

Elle se place dans cet espace où les femmes l'ont nourrie et élevée, elle et celles qui sont ses sœurs de par l'histoire et la culture. Elle exprime cette sororité en créole, comme il lui arrive souvent de le faire par ailleurs : « Il y a un dicton haïtien - qui pourrait déplaire aux images de l'esthétique chez la plupart des femmes - qui dit Nou led, Nou la. » Nous sommes laides mais nous sommes là... Ce dicton affirme mieux les droits des pauvres femmes haïtiennes que s'il leur promulguait une pérennité de la beauté, qu'elle soit physique ou non. Pour la plupart d'entre nous, ce qui vaut la peine d'être célébré, c'est le fait que nous sommes là, que nous existons envers et contre tout. Cet essai, rétrospectivement fondateur, nous demande de prêter attention à ces femmes haïtiennes survivantes, et de les saluer.
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Fervente critique sociale tout au long de sa carrière, Danticat a écrit des tribunes publiées dans les journaux nationaux sur des sujets controversés tels les politiques excessives de déportation des travailleurs haïtiens en République Dominicaine, mais aussi sur la politique de torture du président George W. Bush en tant qu'instrument de la Guerre contre la Terreur. Mais c'est le traitement inhumain appliqué à son oncle de quatre-vingt-un ans qui marqua un tournant décisif pour elle. Dantica, le frère de son père, était un deuxième père pour elle au moment où ses parents avaient immigré aux États-Unis et qu'elle habitait avec la famille de son oncle. Une série d'épisodes liés à la violence des gangs avait forcé Dantica à s'envoler pour les États-Unis afin d'y demander asile temporairement, mais il avait été arrêté et emmené au centre de détention Krome à Miami. Là, il est tombé très malade, on lui a refusé toute assistance médicale y compris des médicaments contre le diabète, et il est mort.

Dans « Une histoire très haïtienne » (A Very Haitian Story - New York Times, 24 novembre 2004), Danticat rapporte ces événements tragiques et demande qu'un statut temporaire soit accordé aux haïtiens pour les protéger. Elle a déposé plainte au Comité de la Maison Judiciaire sur l'Immigration, la Citoyenneté, les Réfugiés, la Sécurité aux Frontières, et Lois Internationales, invoquant que son oncle et d'autres comme lui sont appelés des détenus alors qu'en réalité ils sont prisonniers. Exigeant un changement immédiat de cette politique elle terminait sa requête en faisant appel à une reconnaissance de l'humanité commune des « gens comme mon oncle qui n'était pas simplement Étranger numéro 27041999, mais un père, un grand-père, un frère, et oncle, un ami, un prêtre, qui était terriblement aimé et hautement valorisé, et qui manquait chaque jour à ceux qui l'avaient aimé. » (Poets & Writers - September/October 2007). Ce moment de la vie de Danticat, qui avait coïncidé avec deux autres événements marquants - celui de la naissance de sa fille Mira, et du décès de son père – est à l'origine de ce qu'elle a appelé « l'histoire la plus importe de ma vie » (Poets & Writers - septembre/octobre 2007).

Ce récit autobiographique, « Adieu, mon frère » (Brother, I'm Dying - 2007), a été unanimement loué, pour être une histoire terrifiante sur le chez soi, l'exil et la dépossession. Tout en construisant un récit autobiographique sur les événements changeant radicalement sa vie, Danticat se fait ainsi également le biographe de son oncle. Son approche narrative personnelle est courante, mais malgré tout par moments elle se tient à distance, laissant « les faits » issus de rapports documentés, de chronologies d’événements, d'enquêtes gouvernementales et de témoignages écrits, plaider en faveur d'un changement dans le système. L'histoire de son oncle donne corps ainsi à une problématique plus vaste. Elle espère – a-t-elle dit avec optimisme plutôt que dans l'ironie – que ce livre pourra être utilisé pour la formation des officiels de l'immigration, un peu comme un conte qui met en garde.

Danticat poursuit le récit de son parcours, dans le sens de son départ de Haïti et celui de son retour là-bas dans « Créer Dangereusement », un ensemble d'essais gorgés de fierté pour sa riche culture haïtienne et qui décrivent aussi sa position ambiguë à la fois d'autochtone et d'étrangère. Ce livre a commencé à s'écrire après une conférence que Danticat avait donnée à l'Université de Princeton en 2008 sur Toni Morrison même si la majeure partie des douze essais en question a été revue et retravaillée depuis. Elle réfléchit sur le rôle de ce que l'on nommerait un artiste immigrant (s'interrogeant sur l'existence réelle d'une telle chose dans cette ère de globalisation) et s'intéresse au travail des artistes haïtiens passés et présents. C'est douloureux de lire ses aveux de doute, et même de sa culpabilité de survivant qui a bénéficié d'un succès considérable en racontant les histoires de ceux qui sont restés en Haïti et ceux qui se débattent dans leur pays d'adoption. Elle n'est pas insensible non plus aux accusations qu'on lui porte, disant qu'elle exploite sa propre culture. Mais quelle est donc sa terre d'appartenance ? Le concept « mon pays » est celui de « l'incertitude ». « Aussi bien en tant qu'immigrée qu'en tant qu'artiste, je ressentais que, mon pays, était ce qu'on appelait à l'époque le dixième département. Haïti avait neuf départements géographiques, et le dixième était la terre natale flottante, idéologique, qui reliait tous les haïtiens vivant en dehors de Haïti, dans la diaspora. »

Au chapitre 12, « Notre Guernica » relate son retour en Haïti pour les funérailles de son cousin Maxo, mort enfoui sous les débris de sa propre maison durant le tremblement de terre de 2010. Son chagrin de cette perte individuelle est creusé par la réalisation que quelque chose est changé à jamais dans son pays et dans la manière dont les artistes le représentent : « Nous continuerons peut-être à créer aussi dangereusement que possible mais notre muse a été irrémédiablement altérée. Notre peuple, aussi bien à Haïti qu'en dehors, a changé. De manières que je ne suis pas pleinement en mesure de décrire, nous les artistes avons changé aussi. »

Danticat publie souvent des nouvelles dans le magasine New Yorker mais depuis 2014 elle a régulièrement fait paraître des essais et récits autobiographiques. On continue d'y entendre des anecdotes personnelles qui ont une portée plus vaste, et pourtant dans les essais plus récents, basés sur des faits réels, le volume augmente, l'urgence s'accroît. « Il suffit maintenant » (Enough is Enough - 26 novembre 2014) dénonce la violence politique en relatant les affaires d'Abner Louima et d'Amadou Diallo à New York ou de Michael Brown dans le Ferguson, Missouri. Dans « Des corps noirs en mouvement et en souffrance» (Black Bodies in Motion and in Pain - 22 juin 2015), écrit à l'occasion du meurtre racial de neuf hommes et femmes à Charleston en Caroline du Sud, elle se penche sur le comment et le pourquoi «  les corps noirs deviennent de plus en plus le champ de bataille où des horreurs sont commis au quotidien, chacun si proche du précédent que l'on trouve à peine le temps d'en faire correctement le deuil. »

Dans ces articles publiés dans le New Yorker, Danticat continue de prêter sa voix pour détailler Haïti en profondeur – son héritage de l'occupation, la menace continuelle de déportation vers la République Dominicaine, et le ravage des tremblements de terre et ouragans. Dans « N'oublions pas les enfants de migrants détenus » (We Must not Forget Detained Migrant Children - 26 juin 2018) elle entrelace les expériences de ses parents immigrés et sa vie courante avec les données de la politique d'immigration officielle des États-Unis. Depuis des années Danticat est vue comme une romancière brillante ; cette dernière décennie elle s'est établie, au travers de ses essais, comme une voix influente et fiable de justice sociale. Qu'elle soit traversée de doutes ou non, elle a embrassé son « boulot dangereux ».

Dans « Poésie en ces temps de protestation » (Poetry in a Time of Protest - 31 janvier 2017), Danticat écrit qu'après les élections de 2017, elle avait cruellement besoin du « réconfort des mots » (the solace of words). Le jour de l'investiture du président américain, elle s'est rendue à une lecture de poésie dans une librairie de quartier, se détournant du discours « sombre, vindicatif et dénué de nuances » de Trump pour aller à la rencontre « des mots soigneusement articulés, et parfaitement élégiaques d'un poète. » Elle se rappelle le poème de Gwendolyn Brooks « Discours aux jeunes » (Speech to the Young) : «  Vis pas sur les victoires passées. Vis pas pour la-fin-de-la-chanson. Vis pour le pendant. » (Live not for battles won. Live not for the-end-of-the-song. Live in the along) Elle en conclut que, quel que soit le temps que durera cette « nuit », une part de son vivre pour le pendant devra se passer dans la compagnie des poètes.

Et c'est ainsi que dans son tout dernier livre, « L'Art de la Mort : écriture de l'ultime histoire » (The Art Of Death : Writing the Final Story - Graywolf Press, 2017) ; Danticat revient sur la question des artistes, des poètes et des écrivains qui ne sont peut-être pas capables de nous dire comment vivre – ou mourir – mais qui savent nous offrir « le réconfort des mots » . Elle revisite Tchekhov, Morrison, DeLillo, García Márquez, Lorde, Didion et bien d'autres. Danticat est en quête de consolation et d'acceptation, et cela même face à la mort de sa mère suite à un cancer des ovaires. « L'une des tragédies de la mort », écrit-elle, « est qu'elle interrompt le dialogue d'une vie durant, pour le transformer en monologue. » Elle m'avait envoyé ce livre après la mort de sa mère. J'ai mis des mois à pouvoir trouver le courage en moi de le lire, mais une fois que je l'avais lu, je me sentais moins seule. Même l'histoire qui ouvre le récit, présentant la détermination et la fierté de sa mère de faire connaître les livres de sa fille à ses collègues de travail, médecins et amis, résonnait avec la fierté de ma propre mère pour mes diplômes obtenus et autres réalisations.

Quand je pense à ce dernier livre, qui est un voyage intérieur, et que je parcours le corpus d'essais écrits par Danticat, je ressens le besoin de la remercier. « L'écriture a été la façon primordiale pour moi de mesurer mes pertes, » dit-elle dans « L'Art de la Mort ». Qu'il s'agisse de pertes aussi accablantes que la mort d'un parent, aussi inévitables que des catastrophes naturelles ou aussi politiques qu'une élection choquante, pour ma part, tout comme pour tous ses lecteurs et admirateurs, je la remercie de nous offrir ce « réconfort des mots » qui font le travail de se rappeler, de réfléchir, de résister. Nous la remercions pour nous aider à « vivre dans le temps que ça dure » aux côtés d'un compagnon sage et généreux.

Je suis certaine que ce très bel article de Renee H. Shea vous a donné envie (comme à moi) de lire les oeuvres d'Edwige Danticat. Rappelons d'ailleurs que le Prix Neustadt a été remis à l'écrivaine et essayiste haïtienne en 2017. Vous trouverez ci-dessous les liens pour commander deux des titres cités dans le texte et traduits en français, et pour les anglophones son dernier ouvrage en version originale.
Je recommande aussi vivement le magasine World Literature Today à tous ceux parmi vous qui sont anglophones, vous pourrez cliquer ici pour vous rendre sur leur page internet et éventuellement vous abonner.

 Créer dangereusement
(Create dangerously)
Edwige Danticat
traduit de l'anglais par Florianne Vidal
éd. Grasset, 2012 (v.o. 2010)

 Adieu mon frère
(Brother, I'm Dying)
Edwige Danticat
traduit de l'anglais par Jacques Chabert
éd. Grasset, 2008 (v.o. 2007)
Prix National Book Critics Circle Award

The Art of Death : Writing the Final Story
Edwige Danticat
Graywolf Press, 2017 

Les illustrations présentées dans l'article sont (en dehors des couvertures du magasine World Literature Today et des livres d'Edwige Danticat) :
- Photographie d'Arturo Patten,
- Image de la déesse Anacaona,
- Photographie d'Ernesto Ruscio / Getty,
- Photographie de Parth Upadhyay / Unsplash.

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