Le crépuscule de Shigezo, de Sawako Ariyoshi

Le temps de la vie

Les romans de Sawako Ariyoshi sont ré-édités depuis quelques années dans la collection Bibliothèque étrangère de Mercure de France. En 2015 paraissait "Kaé ou les deux rivales", en 2016 "Les dames de Kimoto" et en 2018 c'est ce titre, "Le crépuscule de Shigezo" qui est arrivé en librairie. Le roman a été écrit en 1972 mais il sonne étrangement actuel, très en ligne avec les réalités sociales et démographiques occidentales. Et puis l'écrivaine japonaise est profondément féministe et cela se lit très nettement dans l'histoire racontée, celle d'une jeune femme qui se trouve du jour au lendemain responsable de son beau-père. Cet homme qui a toujours eu une attitude abominable à son égard, traverse une phase de démence sénile qui s'empire chaque jour. L'ironie du sort veut qu'il ne reconnaît et n'écoute qu'une seule personne, sa belle-fille !

 

Le roman s'ouvre sur une journée ordinaire de Akiko. Jeune femme active, elle a pris la décision très tôt de travailler tout en étant mariée et mère de famille. Cette décision la contraint à avoir une organisation de vie gérée à la minute près afin de pouvoir faire les courses, le ménage, la cuisine et veiller aux besoins de son mari et de son fils. Un matin elle croise son beau-père dans la rue et le ramène à la maison, surprise de le voir dehors, par un si grand froid, sans veste ni pardessus. Or lorsqu'elle l'accompagne jusque dans le petit pavillon où il loge avec sa femme, aménagé dans le jardin de la maison d'Akiko à cet effet, elle découvre que sa belle-mère est décédée. Commence alors une suite d'épreuves difficiles à gérer qui incombent à Akiko, à commencer par la veillée et les rites funéraires de sa belle-mère et la prise en charge de son beau-père. Progressivement Akiko, son mari et son fils se rendent compte que "grand-père" Shigezo a glissé dans une seconde enfance, une démence sénile.

Ce livre est extrêmement bien documenté, je pourrais presque dire pédagogique. Non seulement le roman nous donne une image très détaillée de la société japonaise, de la place et du rôle de la femme, et de l'évolution qui s'engage, mais c'est aussi un manuel de compréhension de la psychologie des personnages âgées et de leur entourage qui nous est livré là. Le Japon est encore, tout du moins à l'époque où ce livre a été écrit, une culture où l'on garde les aînés chez soi. Les maisons de retaite ou autres centres dédiées aux personnages âgées sont une honte absolue. On apprend qu'un proverbe japonais dit que la distance maximum qui doit séparer les grand-parents de leurs enfants est celle qui ne permet pas à un bol de soupe de refroider, le temps qu'on le leur emmène ! Mais comment les jeunes générations peuvent-elles gérer cette charge alors que tant le mari que la femme travaillent ?

Raconté comme je viens de le faire le récit peut sembler ennuyeux ou triste, mais il n'en est rien. Le roman est captivant, et en réalité très souvent les situations sont drôles. On s'attache aux personnages, on comprend leurs préoccupations, leurs imperfections parfaites. Au sein même de la famille, on voit comme Akiko évolue dans sa position vis-àvis de son beau-père. Alors qu'elle est enragée au début d'avoir à s'occuper de cet homme qui n'est pas son père et qui a toujours été odieux avec son entourage, et particulièrement avec elle, étonnement elle en vient à prendre très à coeur sa mission. Elle devient horrifiée de constater que bien peu de personnes prennent soin de leurs aînés dans son entourage et voisinage. Et bien-sûr, chaque jour une nouvelle surprise l'attend, un nouveau rebondissement surgit dans le comportement et les besoins de son beau-père...

Voilà. J'ai aimé lire ce roman et je me suis déjà procuré "Les dames de Kimoto" de l'écrivaine japonaise. C'est une plume que je qualifierais d'honnête, de juste, et de délectable tant dans le ton qu'elle trouve que dans le contenu de son dire.

LE CREPUSCULE DE SHIGEZO
SAWAKO Ariyoshi

Traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier
éd. Mercure de France, 2018 (v.o. 1972)

Les images présentées dans l'article sont :
- Heureuse vieillesse de Louis Jean François Lagrenée,
- Seasons of Life de Barry Tinsley selon la vision de John et Nancy Dargan.

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