La robe blanche, de Nathalie Léger

La paix dans le coeur

Je n'avais pas encore lu les écrits de Nathalie Léger, alors que La robe blanche est son quatrième texte publié et que tous ont reçu un très bel accueil. L'écrivaine elle-même, chercheuse par ailleurs, est directrice de l'IMEC (Institut Mémoires de l'Édition Contemporaine). Émouvant mais respectueux, profond et bien documenté, ce récit nous parle d'une artiste et de sa performance au dénouement tragique, et simultanément il fait état de la douleur d'une mère, l'injustice qu'elle a subi. L'écrivaine tente de faire quelque chose, en racontant l'histoire de sa propre mère. Élucider peut-être, rappeler une histoire oubliée, réparer si cela est possible. Mais bien-sûr, et là je cite ce texte sage, intelligent, honnête, « il était normal que la description d'objets complexes soit complexe, cela tient aux sentiments, il y en a même qui appellent ça littérature, car on ne peut pas tout simplifier, (...) et n'allez pas croire qu'un sujet, un verbe et un complément ne puissent pas être à eux seuls d'une effroyable complexité, elle est morte par exemple, contient bien des méandres (...) »

Qui était Pippa Bacca, et en quoi consistait sa performance artistique ? Une jeune artiste italienne quitte Milan vêtue d'une robe de mariée pour arriver à Jérusalem, uniquement en faisant de l'auto-stop. En chemin elle s'arrête pour laver les pieds des sages-femmes. Au retour elle devra comparer sa robe de mariée, qui a voyagé, avec le double de cette robe restée immaculée en Italie. Mais l'auteure et narratrice Nathalie Léger est avec sa mère lorsqu'elle travaille sur ce livre, elle lui raconte son projet, va visiter avec elle les lieux de son enfance. Et voilà que sa mère lui propose de raconter et d'écrire, sa vie à elle. Après tout, raconter le malheur d'une artiste italienne qu'elle ne connaît pas, qu'est-ce en rapport du malheur de sa mère, qu'elle connaît et qu'elle peut détailler ?... Alors on nous fait le récit des trois histoires, celle de Pippa, celle de la mère de Nathalie Léger, et celle de ce moment délicat, où la narratrice doit décider, accepter ou non, de se faire le porte-parole de sa mère et de ses doléances, doit trouver aussi en elle la force de la faire.

Le récit fait moins de deux cents pages. Il est écrit, et pourtant il est facile à suivre. Et l'on y lit bien des choses intrigantes, tant d'exemples de performances d'artistes qui ont mis en danger la vie de l'artiste pendant sa performance. On connaît l'exemple de Marina Abramovic, qui met à la disposition de l'audience 72 objets dont on peut se servir sur elle, pendant six heures. Arrive le moment fatal où après avoir opté pour les objets plus insignifiants (rasoirs avec lequel on lui a incisé à plusieurs reprises la gorge), on va lui tirer dessus avec le revolver qui fait partie des objets dédiés à la performance. Le galeriste clôt la performance avant que l'assassinat ne survienne et annonce que les six heures incombant au projet sont écoulées. Oui, cette performance on la connaît. Il en est d'autres. Et que faut-il penser de tout cela ? L'homme est vil, inconscient, joueur ?... Pippa avait voulu croire en la bonté de l'homme et se faire artisan de la paix. La paix dans le cœur. Que lui est-il arrivé ?

La blancheur est peut-être une couleur, mais elle pourrait être vue comme un manque de couleurs, "achrome". Un espace qui amasse les taches et la noirceur ! Nathalie Léger s'interroge et elle défend quelque chose, une idée, l'existence d'un sens aux choses, d'une force à toute action. Il est nécessaire que son action propre ait un sens. Alors elle prend le pli de ce qu'on lui tend. Sa mère lui tend un dossier. Il va lui falloir nous parler de ce qui se trouve dans ce dossier. Il s'agit de retirer le voile sur ce que cette femme a vécu. Rompre le silence est le désir de l'écriture. Mais on comprend aussi, ici, grâce à ce récit, que toute vie est performance. Et toute vie participe à ordonner le monde...

« (...) un grand geste, c'est, j'en bredouille, un grand geste peut être un geste raté, l'histoire le démontre aisément, à moins qu'elle ne retienne que les gestes réussis, les fixant en capitales quand on pourrait plutôt poser par hypothèse que le sens des choses et des êtres, je veux dire des vivants, oui, des vivants, ne puisse s'écrire qu'en minuscule et peut-être même en raturé. »

Vous l'aurez compris, le malheur de sa mère n'est pas un grand malheur. Il ne s'agit pas d'une tragédie, d'un drame exceptionnel. C'est du courant, du déjà vu, déjà vécu, par bien des femmes, ici ou ailleurs, aujourd'hui ou hier. Mais correctement raconté c'est tragique et inacceptable.

Si l'on sait raconter correctement, on a raison d'écrire. Nul doute que ce livre ait trouvé ses lecteurs et c'est merveilleux qu'il soit lauréat du Prix Wepler 2018. Je lirai d'autres récits de Nathalie Léger avec plaisir, pour la simplicité que j'ai rencontré ici, pour la justesse du dire.

LA ROBE BLANCHE
Nathalie Léger
éd. P.O.L 2018
Prix Wepler 2018

Les images présentées sont :
- Installation de Chiharo Shiota,
- Œuvre "achrome, de Piero Manzini.

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