Zadie Smith sur Philip Roth

Le 23 mai dernier cet article est paru dans le magazine américain le New Yorker. L'écrivaine Zadie Smith rend hommage à Philip Roth. L'article a été traduit pour vous par Yassi Nasseri.

Un jour on parlait avec Philip Roth de la natation en piscine, qui se révélait être une passion commune même s'il pouvait nager davantage que moi et plus vite. Il m'a demandé, “A quoi tu penses quand tu fais tes longueurs ? Je lui ai dit la plate vérité. “Je pense, première longueur, première longueur, première longueur, ensuite deuxième longueur, deuxième longueur, deuxième longueur. Et ainsi de suite”. Ça l'a fait rire. “Tu veux savoir ce à quoi je pense, moi ?” Oui, je voulais savoir. “Je choisis une année. Par exemple 1953. Puis je pense à ce qui s'est passé cette année-là dans ma vie ou dans celle de mon petit cercle d'amis. Puis je poursuis en pensant à ce qui s'est passé à Newark, ou à New York. Ensuite aux États-Unis. Et si je parcours plus de distance alors je peux étendre la question à l'Europe aussi. Et ainsi de suite”. Ça m'a fait rire. L'énergie, la portée, la précision, l'étendue, la curiosité, la volonté, l'intelligence. Roth dans la piscine n'était nullement différent de Roth à son bureau de travail.

Il était écrivain sur toute la ligne. Et sans aucun compromis, fort heureusement pour nous ! Il écrivait, au sens le plus pur du terme, et tout chez lui était au service de l'écriture. Bien trop jeune il dut apprendre à ne pas écrire dans le but d'être vu comme quelqu'un de bien, à ne pas servir sur un plateau, par ses romans, les idées qui feraient de lui quelqu'un de bien. “La littérature n'est pas un concours de beauté morale”, dit-il un jour. Pour Roth, la littérature n'était pas un outil voué à la description. C'était la chose vénérée en elle-même. Il adorait la fiction et (contrairement à tous les écrivains qui ne le sont qu'à moitié ou aux trois-quarts) il n'en avait jamais honte. Il l'aimait profondément dans son irresponsabilité, son sens comique, sa part de vulgarité et sa divine indépendance. Il ne la confondait jamais avec d'autres choses faites de mots, telles que des sentences de justice sociale ou droiture, de journalisme ou discours politique. Toutes ces choses sont vitales et nécessaires pour les vies que nous menons en dehors de la fiction, mais aucune ne rentre dans le domaine de la fiction, ce média qui, contrairement aux autres, doit toujours s'octroyer la possibilité d'exprimer des vérités intimes et dérangeantes.

“La littérature n'est pas un concours de beauté morale”, dit-il un jour. Pour Roth, la littérature n'était pas un outil voué à la description. C'était la chose vénérée en elle-même.

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Roth disait toujours la vérité – la sienne, une vérité subjective – au travers des mensonges et du langage : les moteurs jumeaux qui sont au coeur de la littérature, embarrassantes. Embarrassantes pour les autres, jamais pour Roth. Des deuxièmes soi, des faux soi, des soi imaginés, des soi d'emprunt, des soi horrifiants, hilarants, mortifères – il les accueillait tous. Comme pour tous les autres écrivains, il y avait certains objets et idées qui n'étaient pas dans son escarcelle ni dans sa conception ; il avait des angles morts, des préjudices, des soi qu'il ne pouvait imaginer que partiellement, ou des soi qu'il mésentendait et malmenait. Mais, contrairement à bien des écrivains, il n'aspirait pas à une vision parfaite. Il savait que c'était chose impossible. La subjectivité est limitée par la vision du sujet, et la tache d'écrire consiste à tirer le mieux de ce que vous possédez. Roth utilisait la moindre petite miette de ce dont il disposait. Il ne retenait rien, ne graciait rien de l'écriture, rien n'était gardé pour les jours de pluie. Il écrivait chacun des livres qu'il avait l'intention d'écrire et disait jusque la dernière chose qu'il prévoyait de dire. Il n'existe pas de plus grande aspiration que celle-là pour un écrivain. De parcourir ses quatre-vingt cinq longueurs de piscine, et d'en sortir sans jeter un regard en arrière.

Roth disait toujours la vérité – la sienne, une vérité subjective – au travers des mensonges et du langage : les moteurs jumeaux qui sont au coeur de la littérature, embarrassantes. Embarrassantes pour les autres, jamais pour Roth. Des deuxièmes soi, des faux soi, des soi imaginés, des soi d'emprunt, des soi horrifiants, hilarants, mortifères – il les accueillait tous. Comme pour tous les autres écrivains, il y avait certains objets et idées qui n'étaient pas dans son escarcelle ni dans sa conception ; il avait des angles morts, des préjudices, des soi qu'il ne pouvait imaginer que partiellement, ou des soi qu'il mésentendait et malmenait. Mais, contrairement à bien des écrivains, il n'aspirait pas à une vision parfaite. Il savait que c'était chose impossible. La subjectivité est limitée par la vision du sujet, et la tache d'écrire consiste à tirer le mieux de ce que vous possédez.

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Roth utilisait la moindre petite miette de ce dont il disposait. Il ne retenait rien, ne graciait rien de l'écriture, rien n'était gardé pour les jours de pluie. Il écrivait chacun des livres qu'il avait l'intention d'écrire et disait jusque la dernière chose qu'il prévoyait de dire. Il n'existe pas de plus grande aspiration que celle-là pour un écrivain. De parcourir ses quatre-vingt cinq longueurs de piscine, et d'en sortir sans jeter un regard en arrière.

Il avait arrêté d'écrire lorsque je l'ai rencontré ; il lisait. Quasiment exclusivement l'histoire de l'Amérique, et le sujet qui le préoccupait le plus était l'esclavage. Sa table basse était recouverte de hautes piles de livres sur le sujet – livres canoniques, spécialisés et obscures – et bien des récits d'esclavage, certains célèbres que je connaissais et d'autres que je n'avais jamais croisés auparavant, que je lui empruntais parfais pour les lui rapporter un mois ou deux après et en discuter avec lui. Quand j'abordais le sujet de cette voracité de lecture scolaire chez Roth avec d'autres personnes, elles semblaient toujours surprises, mais pour moi cela ne faisait qu'un avec l'homme et son travail. Roth était un écrivain particulièrement patriotique, mais l'amour qu'il portait à son pays ne pesait jamais plus que sa curiosité à son égard. Il voulait toujours connaître l'Amérique, tant sa beauté que sa pure brutalité, et d'en avoir une vision globale : les idées nobles, et la sacré réalité. Il n'était pas nécessaire que quelque chose soit parfait pour l'intéresser, et il en était de même avec les gens qui, dans l'univers de Roth étaient toujours synonymes de caractères.

Le mélange de l'admirable et du pervers qui existe chez les gens, l'idéal et le l'absurde, le beau et le laid était ce qu'il connaissait et comprenait et toujours pardonnait, quand bien même ceux qu'il parvenait à reconnaître de la sorte ne le lui pardonnaient pas toujours. Ça le rendrait probablement fou furieux de s'entendre dire qu'il y avait quelque chose d'ancien et de rabbinique dans son attraction pour le paradoxal et l'imparfait, mais je vais le dire tout de même. De l'énergie absolue – ce don central de Roth et qualité qu'il avait en commun précisément avec l'Amérique – est son legs envers la littérature, éternellement à pour être détourné ou mélangé à quelque chose de neuf par quelqu'un d'autre. Cet esprit Rothien-là – si plein d'hommes et d'histoires, de rires et d'Histoire et de sexe et de furie – sera une source d'énergie aussi longtemps que la littérature sera là. La première pensée qui m'a traversée quand il est mort a été qu'il était l'une des personnes les plus vivantes, les plus pleines de conscience que je n'aie jamais rencontrée, et ce jusque la fin. L'idée qu'une telle conscience puisse ne plus être. Et pourtant, voilà que c'est là, dans chacun de ses livres, l'un après l'autre, et heureusement pour nous ! / et dieu merci !

Les photos de Philip Roth présentées dans l'article ont été prises par :
- Philip Montgomery,
- Bob Peterson.

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