Forêt obscure de Nicole Krauss

Ce vide où renaître

Le titre de ce roman est tiré d'un vers de La Divine Comédie, de l'Enfer de Dante :

Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai par une forêt obscure
car la voie droite était perdue.

On comprendra dès lors que le récit ne peut être parfaitement compris, puisqu'il nous dit, en quelque sorte, que la vie prend des chemins incompréhensibles, inexplicables. Divisé en deux récits menés en parallèle, le roman chemine aux côtés d'un homme d'âge mûr et d'une jeune femme, qui tous deux quittent leurs Etats-Unis d'Amérique pour se rendre en Israël, quelque temps. Ils ne se rencontreront jamais. Leurs histoires sont à mille lieues l'une de l'autre. Simplement tous deux sont juifs, tous deux se trouvent à un moment de grand questionnement existentiel. Tous deux recherchent une forme de solitude, de vide, de mort de quelque chose en eux. L'un a perdu ses parents, l'autre va se séparer de son mari. Et au cœur du récit nous avons un troisième personnage, qui n'est autre que Kafka !

L'écriture de Nicole Krauss est toujours un peu mystérieuse. C'est en tout cas ainsi que je l'ai connue dans son roman "L'Histoire de l'Amour". J'avoue pourtant que j'ai eu énormément de mal ici à saisir le propos, et surtout la direction dans laquelle l'auteur nous menait. La jeune narratrice, qui est un des deux personnages principaux du livre, est ouvertement l'alter-ego de l'écrivaine. Toutes deux savent que leur vie de couple et de famille se délite mais ne savent comment aborder ou imaginer l'"après". L'héritage juif et Israël sont aussi des thèmes chers à Nicole Krauss, qu'elle invite toujours dans ses écrits. Mais aujourd'hui, avec les agissements des chefs d'états actuels des Etats-Unis et d’Israël ce n'est pas chose facile de tisser du romanesque et du littéraire autour de ces thèmes, sans paraître indécent. La narratrice elle-même semble être en prise avec les questions de sionisme et d'entrave à la liberté de pensée de tout juif solidaire de sa cause. Une fois que l'on a dit et accepté tout cela, on est prêt à accepter ce texte. Car Nicole Krauss est une écrivaine remarquable. La sensibilité et l'intemporalité résident en sa plume. La limpidité ne l'intéresse pas, pas plus que les voies droites toutes tracées. On est là pour se perdre, dans la vie et dans son oeuvre, que ça nous plaise ou non !

Jules Epstein a réussi dans la vie, matériellement, financièrement, socialement. Il est efficace, dynamique, érudit. Il a construit un empire constitué de tout ce que l'Homme désire et requiert. Un beau jour il décide de se défaire de tout. Il divorce, donne tout ce qu'il possède. Il prend l'avion et va faire un séjour en Israël pour faire une dernière donation, à la mémoire de ses parents décédés depuis peu. Une jeune écrivaine new-yorkaise, mariée et mère de deux enfants perd pied dans sa vie. Leur mariage est fini, depuis quand elle ne saurait dire. Elle n'arrive pas à écrire alors elle décide de partir à Tel-Aviv, à l'hôtel Hilton où elle a passé toutes ses vacances enfant, avec ses parents et son frère. Arrivée sur place elle rencontre un enseignant de lettres, ancien agent de services secrets israéliens qui lui fait des révélations sur Kafka. Il a disparu de sa vie praguoise pour venir en Palestine, vivre là, continuer d'écrire là et mourir là. Cet homme incite l'écrivaine à terminer le roman inachevé de la vie de Kafka...

Moi qui aime les contes, j'avoue que par moments j'ai eu le sentiment d'être en terrain connu ici : celui où un temps on se perd, on fait le vide, on prend peur, en ayant malgré tout une foi irrépressible dans le dénouement. Le récit est assez spirituel par certains côtés. Ce sont les pensées et histoires ancestrales juives qui sont inscrites dans le texte mais l'on pourrait tout aussi bien y lire des pensées et principes zen. Il faut un vide en soi pour accueillir quelque chose, d'essentiel, de neuf, d'inconnu. J'ai lu ce livre jusqu'au bout, même si plus d'une fois j'ai eu envie de l'abandonner en cours de route. Puisque Krauss et nous, lecteurs, avons traversé cette forêt obscure, nous pouvons espérer rencontrer un renouveau perceptible dans nos avenirs proches !

Forêt Obscure
(Forest Dark)
Nicole Krauss
Traduit de l'anglais par Paule Guivarch

éd. de l'Olivier 2018 (v.o. 2017)

Les illustrations présentées dans l'article sont (dans l'ordre d'apparition) les oeuvres de :
- Rachel Bingaman,
- Kilian Schönberger.

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