Si rude soit le début, de Javier Marias

Mieux vaut ne pas savoir ?...

Chaque nouveau livre paru de Javier Marias est une bonne nouvelle. Ses romans transitent par ma table de chevet le temps que je les apprivoise, ensuite je les lis religieusement, puis les garde précieusement dans ma bibliothèque. Je trouve que c'est un grand écrivain qui a sa patte à lui, ce n'est pas pour rien d'ailleurs qu'il est traduit et publié dans une cinquantaine de pays ! Ce qu'on aime chez lui est, peut-être, sa manière singulière d'explorer le phénomène humain. Il s'intéresse à la chose que je nommerais la corruption de l'âme humaine, une pourriture minime qui peut loger chez l'homme par ailleurs bon, jovial, amical, fiable. Car oui, il n'est pas qu'une seule facette aux choses et encore moins aux hommes. Et un tout petit incident, une toute petite erreur, un tout petit écart de la ligne de droiture peut avoir des conséquences sur une vie entière. Personne n'est à l'abri de cela. L'histoire de l'humanité en témoigne. Et les romans de Javier Marias ne cesseront jamais d'en découdre, pour notre plus grand bonheur !

Tout comme dans "Comme les amours" et dans "Ton visage demain" il nous transporte dans une Espagne post franquiste. Il confronte plusieurs générations, celle qui vit encore dans l'oubli et la suivante qui est en quête de la vérité, qui ne se satisfait plus des secrets du passé, des masques invisibles que portent les uns et les autres. Le narrateur ici est un jeune garçon qui, ses études universitaires terminées, commence son premier emploi. Il devient le secrétaire particulier d'un grand réalisateur de cinéma, homme érudit, intègre, brillant. Le jeune garçon est en admiration devant cette figure. Progressivement il va passer de plus en plus de temps chez son employeur et pénétrer la sphère privée de sa vie, pour devenir un familier de la maison, des soirées, des amis de longue date. Il s'étonne du mauvais traitement que son employeur réserve à son épouse. Et accepte de mener une enquête sur les agissements post guerre civile d'un des familiers et amis de son employeur . Il apprendra dès lors à percer des mystères qui teinteront sa candeur et le mèneront vers l'adulte qu'il est au moment où il raconte son histoire, quelques décennies plus tard.

Tout comme dans ses autres romans Javier Marias entame son récit lentement, nous promène dans mille digressions. Il pose son décor, il présente ses personnages. On se désole pour l'épouse malheureuse si injustement humiliée, on s'offusque de l'idée d'espionner indirectement un ami de longue date, on se trouble de la propension du jeune garçon à basculer dans le voyeurisme. Mais les gentils et les méchants ne sont pas des catégories existant dans les romans de cet écrivain. Tout est plus subtil et plus complexe à la fois. Qui n'a jamais commis d'acte répréhensible ? L'irréparable viendra-t-il d'une erreur de jeunesse ou de dissimulations à dessein ?... Bien entendu la sphère privée et la sphère politique sont en lien direct, l'une servant et/ou desservant l'autre. Au moment où l'on ne s'intéresse plus à la vérité, où l'on est plongé, en tant que lecteur, dans le récit, où l'on a commencé à s'attacher aux personnages, à les aimer, tels qu'ils sont, arrive la chute. Et là encore, comme dans ses autres romans, Javier Marias change subitement de rythme dans sa narration. Tout va très vite, les révélations sont nombreuses et effrayantes. Pourtant, après avoir lu les derniers chapitres, les dernières pages, les derniers mots, on se dit que l'on s'y attendait. Sans le savoir, on s'en doutait. Un peu comme dans la vie où sans connaître le fin mot de l'histoire on a souvent bien compris de quoi il en retournait.

Encore une fois j'ai aimé lire Javier Marias. J'ai savouré le déroulement, le contenu, le style. Et j'ai retrouvé cette sensation d'avoir un peu mieux saisi un quelque chose de l'Espagne, son esprit, ses hommes, son histoire ; retrouvé aussi cette sensation d'être au coeur d'un phénomène universel. Ce que nous dévoile l'écrivain s'applique à tous les pays, à tous les hommes. Sans jugement, sans colère, sans hâte Javier Marias croque habilement les traits de l'homme et nous permet de l'aimer avec ses défaillances et ses travers. Je vous recommande tous ses romans. C'est peut-être plus facile d'aborder son oeuvre en commençant par "Comme les amours". Notons qu'il est par ailleurs essayiste, traducteur et journaliste.

SI RUDE SOIT LE DÉBUT
Javier Marias
Traduit de l'espagnol par Marie-Odile Fortier-Masek
éd. Gallimard poche 2017 (v.o. 2016)

Les illustrations présentées dans l'article sont les oeuvres de (dans l'ordre d'apparition) :
- Christian Schloe,
- Joan Miro

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