« Il entend la voix de la mère, elle est en bas, dans le couloir et elle l'appelle ; elle lance son prénom, une fois, deux fois, Gilles Gilles, et elle dit, c'est l'heure, elle le répète. Ensuite, c'est, oh oh, comme avec l'âne, ou une vache, une bête qu'il s'agit de faire avancer ou se lever, quand elle est couchée, pour qu'elle sorte de l'étable ou du pré. Certains jours d'hiver, les plus noirs, ou en pleine fenaison quand on est complètement débordé, elle ne dit plus son prénom ; elle ne dit pas autre chose que, oh oh. II sait que c'est l'heure, l'heure de quoi, pourquoi. Il a l'heure dans le ventre, comme un coup de point. »
Nous lisons toujours les livres de Marie-Hélène Lafon avec un immense plaisir. Posés dans la ruralité, souvent dans le Cantal qui est la région dont elle est originaire, ses romans ont remporté des prix littéraires prestigieux. Hors champ, paru en cette rentrée d'hiver 2026, est encore une fois un excellent roman, fidèle à l'oeuvre de l'écrivaine, mais il nous apporte un quelque chose de plus, une force puissance qui sidère et marque l'esprit du lecteur.
Nous sommes plongés ici dans une histoire de famille. Des parents ancrés dans leur ferme et deux enfants, un garçon et une fille, moulés dans cette vie aux contours nettement définis. Claire, l'aînée, choisira sa voie en faisant des études, en quittant le giron familial pour mener son existence dans la grande ville. Gilles, le fils, devra assurer son rôle, assumer la charge de l'héritage familial en endossant les responsabilités et la charge de travail qui lui reviennent. Le lecteur est porté au plus près d'eux dès l'enfance de Claire et de Gilles et les accompagnera des décennies durant.
L'écriture ici est sublime mais c'est le traitement du temps qui nous a ébahi. Comme dans la vie la rivière du temps s'écoule doucettement et pourtant une phrase arrive alors que nous sommes déjà avancés dans le récit, et l'on est soufflé de lire le chiffre qui désigne l'âge de Gilles : des décennies se sont consumées et cet homme s'est laissé écraser sous leur poids subrepticement grandissant. Le lecteur n'a rien vu venir, pas plus que Gilles, ou peut-être que si, les signes jalonnaient le chemin sans que l'on n'y prenne garde. Viendra alors la finale, la chute fatale, tant espérée, tant attendue. Elle pourrait paraître accablante à la première lecture. Mais puisque l'on continue de vivre le roman au plus profond de ses émotions on sera alors submergé par la tendresse poignante qui est cousue d'un fil soyeux tout au long de Hors champ.
La violence invisible des parents, l'amour et la confiance illimitée, patiente et persévérante de la fraternité chantent et pleurent dans ce texte. Un roman se construit de mots. Une oeuvre littéraire, elle, aura tout dit sans jamais que les mots aient eu besoin de les transcrire.
La force de Hors champ est dans son souffle, dans sa musique. L'histoire narrée est-elle tragique ? Est-elle lumineuse au plus hut point en ce qu'elle définit l'amour : être là, être toujours là, et être encore là le jour où l'on peut sauver l'autre, de lui-même, du fatal héritage, de la prédestinée...
Une intériorité particulière habite ce roman, porté par un travail littéraire sans faille. Hors champ est un livre à lire, à relire et à méditer au plus profond de soi.
HORS CHAMP
Marie-Hélène Lafon
éd. Buchet-Chastel, 2026
Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.


