Konbini de Sayaka Murata

La reine du supermarché !

Voici un livre succulent qui m'a laissé ébahie et je pense que si l'on n'aime la littérature on ne peut que souhaiter à ce livre la place qu'il mérite. D'ailleurs il a remporté à sa sortie en 2016 le prestigieux prix Akutagawa tout comme les prix Gunzo, Noma ou Yukio Mishima. En 2018, traduit en anglais il a rencontré un nouveau public qui s'en est épris, et dont je fais désormais partie. Grâce aux éditions Denoël il est également disponible en français maintenant. L'histoire du livre est simple, et le tout tient en moins de deux cent pages... mais un monde d'humour et d'intelligence est contenu dans ce roman. C'est l'histoire d'une femme qui travaille au supermarché depuis 18 ans. C'est aussi l'histoire d'une femme qui est si peu, si mal comprise par son entourage, par sa société.

L'écrivaine qui est connue et lue dans le monde entier maintenant travaille elle-même dans un supermarché depuis toujours. De cet univers fade et monotone elle a produit une oeuvre littéraire riche et profonde. Sa manière d'installer les personnages, en les invitant avec quiproquo sur le devant de la scène est hilarante. Et le texte en devient quasiment à roman à suspens. Je n'ai pas pu lâcher le livre dès lors que j'avais lu les quelques premières pages. J'ai dévoré le tout en appréciant à chaque instant la magie qui s'y véhicule. Ici la narratrice est Furukura, trente-six ans, célibataire, sans passions ni amis ni amants qui vit par et pour le supermarché dans lequel elle est employée depuis dix-huit ans. Sa première rencontre avec ce lieu, un peu avant son ouverture est décrite comme un coup de foudre et ses premiers pas dans cet environnement comme un soulagement : enfin elle peut être normale, tout du moins être considérée comme normale par autrui.

Furukura commence par nous raconter quelques anecdotes de son enfance, ses réactions spontanées face à des situations si simples. Mais elle nous raconte comment les autres réagissent à son comportement qui est vu comme anormal. A l'école, à la maison, au square avec les autres enfants tous sont choqués, la reprennent et la corrigent mais elle nous explique qu'à chaque occurrence elle ne comprend pas le raisonnement qu'on lui assène. Elle apprend alors à se taire, pour devenir conforme. Le jour où elle entre dans le supermarché qui va l'employer, où les managers et superviseurs la forment tout devient enfin simple. Elle a un manuel de comportement parfait qui lui est offert sur un plateau. Elle sait enfin comment devenir conforme à ce qui est souhaité. Mais bien-sûr son monde va basculer un jour avec l'arrivée d'un autre employé dans le supermarché, un autre être qui n'est pas conforme.

Vous pensez avoir deviné le reste ? Je ne doute pas une seule seconde que vous êtes loin de la vérité. Car une grande vérité est décrite dans ce roman et l'écrivaine a su s'y prendre parfaitement pour nous la restituer. Une vérité énigmatique d'ailleurs parce que j'avoue qu'en posant le livre, une fois que je l'avais terminé, je me suis demandé. Je me suis interrogé sur le sens profond de ce texte. Qui dit une chose et aussi son inverse. J'ai été dans un état proche du papillon de Tchouang Tseu qui un matin se lève et se demande s'il est Tchouang Tseu en train de rêver qu'il est un papillon ou s'il est un papillon qui rêve d'être un homme !

Comme souvent dans la littérature, lorsque nous sommes face à un narrateur qui ne comprend pas son monde, et, ou, n'est pas compris par son monde, nous avons affaire à une jeune femme intelligente. Puisque nous sommes dans sa tête nous voyons la logique, plus que sensée, de ses raisonnements. Elle n'a aucun humour, simplement un sens pratique bien développé. Or les situations décrites, les dialogues, les déroulements et dénouements sont si insolites qu'elles en deviennent hilarantes. La tragédie humaine est mise en scène, et en beauté.

J'espère que je vous ai communiqué mon enthousiasme et que vous vous délecterez de ce roman si peu ordinaire.

KONBINI
(Convenience Store Woman)
Sayaka Murata
Traduit du japonais  par Mathilde Tamae-Bouhon
(traduit vers l'anglais par Ginny Tapley Takemori)
éd. Denoël 2018 (v.o. 2016)
Prix Akutagawa 2016

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