Une famille… comme les autres
La famille, c’est bien, surtout si l’on s’en éloigne. C’est ce que peuvent penser Gideon, Tovyah et Elsie. L’ainé a quitté la maison de North London pour s’engager dans l’armée israélienne. Il en est sorti au bout de son temps de service mais n’est pas souvent revenu à Londres. Il a voyagé.
Tovyah, le cadet, a décidé d’étudier la littérature à Oxford contre l’avis de son père, avocat qui aurait voulu un choix plus rémunérateur. Plongé dans les livres il essaie d’oublier l’hostilité dont il est la victime, pour diverses raisons.
Elsie, douze ans au début du roman, a fugué pendant quelques jours, et quand ses parents l’ont retrouvée, elle était plutôt chamboulée. L’anorexie et une obsession assez trouble pour la Kabbale en sont les effets les plus visibles. Pas les seuls.
A qui la faute, a-t-on envie de se demander ? Le terme de faute vaut peut-être comme explication pour les parents, mais tout est bien sûr plus compliqué. C’est tout l’art du romancier, son art de composer sans suivre une chronologie qui irait de cause à conséquence que de montrer combien les membres de la famille Rosenthal cherchent une voie sans la trouver.
Mais si, comme lecteur quelque peu irrité, on cherche la personne qui provoque tous les dégâts, alors Hannah, la mère de famille se pose là. Hannah est journaliste. Pendant une période de chômage, elle décide d’écrire un roman à partir de la vie de Yosef, son beau-père. Il va mourir. Elle enregistre ses souvenirs. Elsie entend tout et ce que raconte son Zeide (grand-père en yiddish) a de quoi la perturber. Elle le considère comme son héros. Yosef a été enfermé dans le ghetto de Varsovie, puis envoyé à Treblinka. On n’y survivait pas autrement qu’en participant au processus d’extermination, bien évidemment à son corps défendant.
Le roman connait un énorme succès public, se vend à des dizaines de milliers d’exemplaires. Hannah retrouve une chronique dans un quotidien et dans le contexte de la guerre à Gaza, elle défend mordicus les positions israéliennes. Ce n’est pas sans conséquences pour Tovyah, l’étudiant d’Oxford qui se trouve dès lors assimilé à sa mère. Elle voit de l’antisémitisme partout, et tout le temps.
Pour Elsie, ce best-seller est aussi motif de crise. Sa relation avec le grand-père désormais décédé est salie par les révélations de Hannah. Elle sombre. Et elle devient le nouveau « sujet » de sa mère qui raconte tout dans un nouveau roman dévoilant ce qu’a vécu sa fille.
Quant à Eric, le père, avocat très attaché à son judaïsme pratiquant, disons qu’il est ailleurs. Il ne veut rien voir, et peu savoir. Il adule sa fille, s’intéresse peu à ses fils. Il reste le plus souvent dans le déni, et à table. Il passe beaucoup de temps à manger, et à grossir. Comme si son ventre bedonnant le protégeait du réel.
Premier roman de Toby Lloyd, cette intrigue parfaitement composée est à la fois grinçante, intelligente, mêlant le tragique de l’Histoire juive et le dérisoire du présent, quand tout devient excessif.
L’auteur admire Philip Roth. Ne voyons cependant pas dans La famille Rosenthal une imitation ou un hommage. Admirer un romancier, c’est d’abord aimer le genre romanesque qui suspend le jugement, y compris celui du lecteur irrité. Ici, tout est sans cesse remis en question ou en perspective, relativisé par le jeu des points de vue. Trois se complètent : celui d’un narrateur omniscient, désignant les personnages par une troisième personne du singulier et donnant la ligne directrice à cette intrigue. Celui de Kate, une amie de Tovyah qui habite la chambre voisine de la sienne à Oxford. Elle est le témoin de ce qui arrive au jeune étudiant. Il se montre d’abord arrogant avec les autres et en paye le prix en termes de solitude, puis il devient une victime dans le contexte des campus soulevés par l’indignation (et une ignorance certaine) après le 7 octobre 2023. Elle entretient également des relations avec Elsie qui dans ses périodes de crise ne parle qu’avec Tovyah ou elle. Elle est invitée dans la maison des Rosenthal et fait ainsi la connaissance de Gideon lors de l’un de ses rares passages. Bref, son récit fait le lien entre les êtres et les lieux. Le point de vue de Hannah apparait dans des extraits de ses romans sur son beau-père et sur sa fille.
On se rappelle sans doute que Roth n’aimait pas du tout cette littérature déjà en vogue dans les années quatre-vingt qui s’inspirait de la vie intime de certaines personnalités pour dévoiler ce qui devrait rester secret. Exit le fantôme en est la meilleure et la plus drôle des représentations. Le romancier « biographe » n’est pas davantage du goût de Toby Lloyd. Nul n’aurait vraiment envie de croiser Hannah.
Le roman, à teneur réaliste puisque les événements s’y déroulent dans un présent des plus brûlants, sur un campus – lieu propice - et dans une demeure de riches londoniens a aussi une dimension fantastique. Ce n’est pas un hasard. La tradition cabalistique ne sépare pas radicalement le visible et l’invisible. Chez des romanciers comme Cynthia Ozick et Isaac Bashevis Singer, il en va de même. Et si l’on cherche un modèle plus loin dans le temps, Bruno Schulz, mort assassiné par un SS en 1942 est un exemple fécond.
Toby Lloyd débute mais il a un bagage et à l’instar des enfants Rosenthal, il sait s’en éloigner pour affirmer une voix. Une voix pleine de drôlerie, et de profondeur. L’une sans l’autre n’ont guère d’intérêt. On l’écoutera de nouveau, quand elle résonnera.
LA FAMILLE ROSENTHAL
(Fervour)
Toby Lloyd
Traduit de l'anglais par Jean Esch
éd. Gallimard, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


