« J'avais envie de lui dire, une fois de plus, qu'il avait tout faux. Que je ne vivais pas dans le monde des enfances heureuses ou malheureuses, des familles heureuses ou malheureuses. On travaillait. On faisait ce qu'on avait à faire, sans nous poser de questions. Il a continué sur sa lancée, m'expliquant je ne sais quoi sur la nécessité d'embrasser à la fois le bon et le mauvais, le yin et le yang. J'entendais la voix de ma mère murmurer derrière mon épaule : Mais de quoi il parle, ce cinglé ? Comment je fais pour être remboursée ?»
Dinaw Mengestu est un écrivain américain né en Ethiopie et arrivé aux États-Unis quand il avait deux ans. Il est le président actuel de PEN America, directeur du département écriture de Bard College et de Center of Ethics and Writing. Il est également reporter international. Son quatrième roman Quelqu'un comme nous vient de paraître dans sa traduction française, pour notre plus grand bonheur. Roman d'une grande finesse il nous donne à lire la force et la fragilité des éternels errants malgré eux.
Mamush, le narrateur, vit en France avec son épouse et son fils de deux ans. Il est né aux Etats-Unis d'une mère éthiopienne émigrée alors qu'elle était enceinte de lui. Il avait prévu de lui rendre visite en compagnie de sa femme Hannah et de leur fils. Le roman s'ouvre alors qu'il est en partance pour lui Etats-Unis mais seul. A son arrivée il apprend que Samuel, l'homme qui a été un père pour lui, vient de mettre fin à ses jours. Dans un récit enchâssé nous lirons les histoires de son passé et de son présent, certaines fictives, d'autres réelles. Mais souvent la réalité semble relever de fiction alors que la fiction nous donne à voir la réalité de ces vies, celles de Mamush, de sa mère, de Samuel ou d'Elsa l'épouse de Samuel ainsi que de tout émigré, tous les « quelqu'un comme nous ».
Dès les premières pages Mamush nous paraît incompréhensible et ce sera le cas de tout un chacun dans ce livre. Ces gens qui ne disent rien d'eux, de leur passé, de l'histoire qui les constitue ... c'est-à-dire ce qui pourrait expliquer leur comportement, actions ou semblants de décisions. Plus on avance dans le roman plus les personnages paraissent perdus, vacillants ou secrets. Progressivement on découvrira que l'on apprend à déchiffrer leur univers. Se pourrait-il que lorsque quelqu'un quitte son chez lui, son pays, malgré lui, il soit condamné à être toujours un déplacé, quelqu'un qui ne peut trouver sa place qu'en opérant des déplacements d'esprit, en devenant plusieurs ou autrement dit, en devenant un personnage de sa propre fiction.
Quelqu'un comme nous est un roman poignant mais toujours dans la subtilité. Il est drôle et se joue des comiques de situation mais toujours en rayonnant de tendresse. Une grande intelligence parcourt le récit notamment sur l'art de communiquer en employant mille modes inattendus, parmi lesquels la photographie. Le livre est jalonné d'images, des photographies noir et blanc, qui en disent plus long que les textes apparaissant dans la séquence concernée notamment sur la relation du couple Mamush et Hannah.
Excellente entrée dans l'oeuvre de Dinaw Mengestu, Quelqu'un comme nous ouvre des mondes insoupçonnés au lecteur et donne envie de s'aventurer plus avant dans le travail littéraire de l'écrivain si on le lit pour la première fois. Roman mémorable qui promet de ressurgir dans l'esprit du lecteur dans des moments anodins, demain, dans cinq ans, dans quinze ans, pour l'éclairer et l'émouvoir encore et toujours.
QUELQU'UN COMME NOUS
(Someone Like Us)
Dinaw Mengestu
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Matthieu
éd. Albin Michel, 2026 (v.o. 2024)
Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.


