Les maisons parachutées, de Didier Daeninckx

De mystère en mystère

Nevers, 1952. L’inspecteur Philippe Orbec est chargé d’une enquête concernant trois cadavres retrouvés dans un chantier de reconstruction. On cite là la quatrième de couverture mais il est si développé, il dévoile tant de l’intrigue que l’on s’arrêtera là. Laissons au lecteur le plaisir de découvrir cette histoire qui baigne… dans l’Histoire.

Si l’on devait brosser un portrait de Didier Daeninckx en quelques mots ou noms propres, secrets d’État, Résistance et engagement et Aubervilliers, le résumeraient bien.
Il a commencé d’être connu en 1984 avec Meurtre pour mémoire dans lequel on reconnaissait la silhouette d’un certain Papon : préfet de police à Paris, ministre, il a su faire preuve de zèle dans toutes les situations. Y compris sous l’Occupation nazie. Daeninckx relate des règlements de compte aussi sombres dans La mort n’oublie personne, et un récit comme Cannibale, étudié dans les collèges ou lycée n’est pas pour rien dans la reconnaissance d’une certaine exploitation coloniale. Ce que l’on cache, ou dans ce dernier cas, les Kanaks que l’on exhibe de manière obscène est au cœur d’une œuvre riche et généreuse.

Généreuse parce que Daeninckx est un vrai « raconteur d’histoire ». C’est le titre d’un recueil de nouvelles mais on pourrait ajouter Le goût de la vérité, paru chez Verdier et qui dit bien qui il est. Tous ses romans et récits prennent appui sur une documentation très riche, très fouillée. Il va chercher là où nul ne va, dans les archives que la poussière du temps recouvre peu à peu. Il ne craint pas de prendre des coups, dans son camp même, et ses textes polémiques ne plaisent guère. Il a quitté sa ville de toujours, Aubervilliers, quand l’emprise communautariste s’est faite plus forte : il est un laïc et un républicain.

Même si le terme est galvaudé, on parlera d’écrivain engagé. Issu d’un milieu populaire, ouvrier typographe à ses débuts, il s’est tôt passionné pour le fait-divers, chargé d’en rendre compte pour un journal local de sa ville, Aubervilliers. Cette ville de la ceinture revient dans Les maisons parachutées. Une cité typique de banlieue, comme les montrent les bandes dessinées de Tardi, avec qui il a souvent travaillé. On voit les usines (désormais disparues), la pollution de l’air qui en résultait, mais aussi la vitalité. Dans le roman, le maire emblématique de cette cité, Jack Ralite, apparait à ses débuts, quand il était encore le chauffeur du maire de Stains, grand-père de l’auteur. Militant communiste, il a été exclu du parti en même temps que Tillon, avec nombre de ses proches en 1952 parce qu’il s’écartait trop de la ligne stalinienne incarnée par Thorez. Pour mémoire, Tillon, mutin de la Mer noire au moment de la Révolution bolchévique qu’il soutenait, avait par la suite dénoncé le pacte germano-soviétique et s’était engagé dès 1940 dans les premiers mouvements de résistance.

Voilà pour le cadre dans lequel Daeninckx se meut depuis ses débuts et l’on retrouve ces traits dans le roman qui nous occupe.

Pour s’arrêter sur ce que ne révèle pas la quatrième de couverture, disons que ce roman a quelque chose de l’univers de Simenon. Orbec mène certes son enquête sur les trois hommes abattus dans le chantier, mais les nombreuses digressions du narrateur le montrent dans les divers lieux de l’action, et pour commencer dans le commissariat de Nevers qui lui sert de lieu de travail. La Nièvre est en effet le département d’où tout part. Le père d’Orbec y travaillait déjà comme policier. Il a été abattu par la Résistance le 6 juin 44, sans qu’on puisse l’accuser de quoi que ce soit. Le fils, lui, a combattu dans les maquis du Morvan, tout proche et souffre de n’avoir pu sauver la mémoire de son père.

Mais le plaisir de la lecture tient moins à cette dimension du roman qu’aux innombrables petits faits vrais qui rendent l’esprit d’une région, de ses habitants et d’une époque. 1952, c’est à la fois la reconstruction d’un pays détruit, déchiré par les haines et le souvenir vivace de la guerre. Le détail d’atmosphère, l’insistance sur les repas que prennent Orbec et les autres personnages, c’est ce qui fait la vie, et le plaisir. L’andouillette de Clamecy que le héros ne choisit pas au menu ou le Paris Nevers d’une pâtisserie de la ville en sont un tout petit exemple. Irène, compagne de l’inspecteur, travaille avec Jean Gabin sur La vierge du Rhin, à Strasbourg. Des résistants s’opposent à la projection d’un film tiré par Sartre de sa pièce Les mains sales. L’inspecteur, en voyage, assiste à une projection de M., remake de M le maudit par Joseph Losey. Le Patriote-Valmy, journal local émanant des anciens résistants tient une rubrique Les épaves. On s’amusera beaucoup à lire ce qu’elle contient. Quant à l’histoire d’Herminio, un vagabond qui suit les voies ferrées et qu’on accuse de vols multiples, elle réjouit. On peut trouver ces digressions inutiles, soucieux de connaitre le fin mot de l’affaire ; on peut les aimer comme autant de petits faits vrais.

Si la vie fourmille, la mort est là, aussi, et pas n’importe laquelle. L’un des personnages assassinés, Alexandre Chardac, était le grand-oncle de l’écrivain (il se nommait Chardavoine) et résistant chez les FTP il a survécu dans le camp de Redl-Zipf, une annexe de Mauthausen. Les nazis avaient installé là des ateliers de fabrication de fausse monnaie. Les trois hommes assassinés auraient pu être mêlés à ce trafic. De façon plus probable, ils auraient travaillé à la construction des avions à réaction que fabriquaient les ingénieurs nazis (eux aussi) pendant la guerre, mais aussi après : les alliés de 45 ont récupéré ces criminels pour élaborer leur propre industrie de défense. Le romancier le raconte. On savait quel rôle avait joué Von Braun dans le développement de l’industrie spatiale états-unienne ; on en apprend beaucoup sur la reconstruction de l’aviation française. Marcel Dassault, déporté à Buchenwald, a engagé certains de ses potentiels bourreaux pour son entreprise.

De révélation en révélation, on se laisse attraper et garder jusqu’au dénouement. Entretemps, on aura beaucoup voyagé, accompagnant l’inspecteur Orbec de la Nièvre à la « Seine-Inférieure », d’Aubervilliers à Arcachon, où il rejoint Irène, son amoureuse qui travaille désormais au bord du bassin pour une petite usine de hors bords.

Quant aux maisons parachutées, le lecteur apprendra ce qu’elles sont, en lisant le roman jusqu’au bout, à moins que la lecture exhaustive du quatrième de couverture ne le tente.

LES MAISONS PARACHUTÉES
Didier Daeninckx
éd. Gallimard, 2026

Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.

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