Le Nid, de Shirley Jackson

« Elle regardait attentivement Tante Morgen, son gros visage disgracieux, son petit sourire faux et sa bouche encore entrouverte, et elle se dit que les gens ne devraient pas se scruter les uns les autres, ils ne sont pas comme les tableaux. Il n'y avait aucun moyen d'être sûre, en observant les yeux de sa tante, sa bouche, ses cheveux ou ses rides, que l'expression communiquée par son visage était une représentation authentique de la peur, de l'angoisse ou bien de l'attente ; il s'agissait peut-etre d'une forme d'extase, ou bien cette expression était complètement trompeuse et ne correspondait pas du tout à ses pensées. »

Shirley Jackson est une écrivaine américaine du vingtième siècle (1916-1965) à l'origine de centaines de nouvelles, quatre romans et deux récits. Un prix littéraire américain porte son nom aujourd'hui et récompense les oeuvres d'excellence qui accueillent en leur sein le fantastique, le suspense psychologique ou l'horreur.
Son roman Le Nid publié dans sa version originale en 1954 paraît pour la première fois dans une traduction française. Roman drôle et haletant il nous montre non seulement la maîtrise du travail littéraire de l'autrice mais également ses préoccupations avant-gardistes sur le trouble mental et plus précisément le TDI (trouble dissociatif de l'identité) que la médicine actuelle connaît bien mais était loin d'avoir identifié et diagnostiqué au temps de l'écriture de ce roman.

Le roman est constitué de six chapitres, chacun nous donnant à lire l'histoire selon un point de vue différent. Le récit d'ensemble est porté dans un ordre chronologique qui nous plonge au plus près d'Elizabeth, une jeune femme a priori ennuyeuse ou quelconque qui vit avec sa tante maternelle, femme à la fois rigide et fantasque. Lors d'un dîner en compagnie d'amis de sa tante la jeune femme va avoir une réaction qui ne lui ressemble pas. Dans un langage cru et sans ambages Elizabeth dit ses quatre vérités à l'hôte qui les accueille : qu'il cesse de leur casser les oreilles avec sa sempiternelle chanson en fin de repas puisqu'il chante horriblement mal ! Or, quelques minutes après sa sortie discourtoise et hilarante elle ne se rappelle pas avoir tenu de tels propos, je m'étais assoupie dit-elle. Elle sera alors suivie par un thérapeute et le lecteur ne cessera d'aller de surprise en surprise, de vivre des situations rocambolesques au côté des personnages hauts en couleur du roman.

Le Nid a été publié il y a sept décennies et pourtant il n'a pas pris une ride, ni dans sa justesse ni dans sa qualité littéraire, ni dans sa compréhension de ce trouble mental. En revanche quel bonheur de se trouver dans un roman d'autrefois car la chose remarquable et de moins en moins courante de nos jours est d'avoir su poser et porter un drame dans un texte nullement perturbant. Pas un seul instant Le Nid ne tourmente son lecteur, ne lui pèse ni ne le déprime. Il se fait théâtral et nous offre même un Happy End. On découvre ainsi un trouble mental complexe, son origine, ses manifestations, tout en savourant un roman coloré, gai et au rythme soutenu.

Bien entendu au-delà de la question du TDI le roman pose la question de l'apparence, se demande si comme dans Le portrait de Dorian Gray les changements de trait d'une personne nous disent tout de ce qu'elle est.

Très belle entrée dans l'oeuvre de Shirley Jackson, Le Nid donne envie de lire les autres livres de l'autrice américaine. Remercions vivement les éditeurs de Rivages Noir qui ont porté ce texte jusque nous.

LE NID
(The Bird's Nest)
Shirley Jackson
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Clément Martin

éd. Rivages / Noir, 2026 (v.o. 1954)

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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