La fille du traître, de Leif Davidsen

Après l'Union Soviétique... La Russie

Nous sommes coutumiers des romans d'espionnage écrits par des plumes britanniques qui avaient été enrôlés dans les services secrets au moment de la seconde guerre mondiale. Ici nous sommes en présence d'un autre style de roman d'espionnage. L'écrivain, journaliste danois et grand reporter durant de longues années, nous retrace un pays, une région, et la sociologie des agents doubles ! En le lisant j'ai réalisé que je savais bien peu de choses de la Russie, de son évolution depuis l'URSS, vu de l'intérieur. Le roman est haletant, en bon thriller des pays froids, mais il est également extrêmement documenté et nous apprend mille choses de l'économie du pays, de son élite qui s'est enrichie au fil du temps et de l'esprit de ses habitants. Le récit prend son temps pour poser le décor, présenter les personnages, transmettre une certaine atmosphère, puis tout se met en branle et on dévore les deux cents dernières pages, en proie à ce suspens qui nous gagne. Mais si j'ai aimé le livre c'est aussi parce que l'écrivain nous dit quelque chose de la famille, de son sens et aussi de la fraternité, pour le meilleur et pour le pire.

Le roman s'ouvre sur une scène que nous avons mille fois vue au cinéma. Un pont, un échange, en Russie, du temps de la guerre froide. Les russes libèrent un prisonnier danois, en échange d'un groupe de ressortissants politiques qui s'étaient réfugiés dans l'ambassade danoise à Berlin-Est, et qui ont été remis à la Stasi. Deux hommes attendent de récupérer le prisonnier sur le pont. Tout comme le prisonnier ces deux hommes sont des agents des renseignements généraux. Nous apprenons très vite que l'homme libéré, danois, s'est avéré être un agent double, qu'il a trahi son pays, et est retourné vivre en Russie. La scène suivante nous parachute dans la vie d'une femme danoise trentenaire. Elle est propriétaire d'un camping qui bat de l'aile. Son compagnon l'a quittée. On apprend qu'elle a travaillé en tant qu'interprète dans les services secrets, et qu'elle s'est rendue à plusieurs reprises en Irak autrefois. Mais aujourd'hui elle se laisse aller, elle est en colère, elle est ruinée et ne voit pas de direction nette se profiler pour son avenir. Eh bien, elle est la fille du traître, qui les a abandonnées, sa mère et elle, vingt ans plus tôt. Et puis elle va être contactée par deux hommes d'âge mûr, ceux-là même que nous avons croisés au tout début du roman. Le père les aurait contactés. Ils lui apprennent qu'elle a un frère en Russie et lui proposent une mission. Dès lors elle suit un entraînement et se prépare à se rendre en Russie, voir son père...

Voilà le tout début du livre. Il me serait impossible de vous en dire plus sans révéler des éléments qui doivent rester secrets, tant que vous n'avez pas mis le nez dans le livre ! Le récit se déroule tantôt en Russie, tantôt au Danemark, puis essentiellement en Russie. On apprend bien des secrets. Mais jusqu'au dernier moment on ne sait pas quelles sont les intentions cachées des protagonistes. Eh oui, les agents doubles sillonnent le roman. Les cartes sont jouées pour certaines, tues pour d'autres. D'où le suspens. Mais durant ce temps on s'attache aux personnages, à la complicité qui pourrait s'instaurer entre le frère et la sœur. Et on s'éprend de ces paysages, notamment de la petite ville de Ples où séjourne la famille recomposée.

Comme je vous le disais au début de cet article, l'intérêt du livre réside tout autant dans l'aspect romancé du récit que dans la part extrêmement documentée issue de la connaissance de l'écrivain, grand reporter et fin connaisseur des pays de l'ex-bloc de l'Est et de la Russie. Le patriotisme russe est merveilleusement illustré, et ses déboires économiques, un certain retour du totalitarisme aussi. Nous avons tous lu les grands classiques de la littérature russe. Mais les écrivains contemporains, j'avoue que je ne les connais pas. Or la littérature nous ouvre les horizons de cultures et d'histoires méconnues. C'est une des raisons pour lesquelles je suis tant versée dans la littérature internationale. Ce roman m'a instruit et m'a transmis mille petites informations historiques, économiques et sociologiques sur la Russie d'aujourd'hui.

Je n'ai pas nécessairement compris "la morale de l'histoire" qui serait plutôt immorale. Mais après tout, dans la vie, y a-t-il une morale de l'histoire ?! Surtout lorsqu'il s'agit de politique et d'hommes affairés dans les renseignements généraux. J'aimerais clore cet article en vous parlant d'une scène qui m'a marquée. Elle se dessinait sous mes yeux comme si je m'y trouvais. C'était grandiose. Le frère et la sœur se rendent en pleine nature, dans la neige et le froid glacial. Ils prennent des moto-neiges et partent à la chasse avec un ami du frère. Tous trois ont un entraînement physique de haute volée. Et cette longue scène, qui nous transporte au cœur de leur aventure périlleuse prend vie sous la plume de l'écrivain. Les paysages de ce livre, la force de la nature et par ricochet la force physique et morale des personnages électrise le lecteur...

LA FILLE DU TRAÎTRE
Leif Davidsen
Traduit du danois par Frédéric Fourreau

éditions Gaïa 2019 (v.o. 2016)

Les photographies présentées dans l'article sont de :
- Flemming Christansen,
- Thomas Frost Jensen.

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