La finesse dans un monde de brutes

Comment faire pour ne pas passer à côté d’un bon livre, ne pas rester ignorant de l’existence d’un bon écrivain ?! Je recommande la fréquentation des bibliothèques, doublée de la participation à un club de lecture. Car telle est la voie qui m’a menée à ce roman, et je ne le regrette pas. Ce livre m’a touché, m’a ravi dans sa façon d’aborder l’art de la gravure. Il est question ici de la finesse du trait, et de celle de l’esprit. Il est question aussi du tranchant d’un stylet, plus féroce et déterminé que toute lame de sabre ou d’épée ! Le talent de l’auteur est dans sa capacité à faire de cette finesse et de ce tranchant les caractéristiques même de son style littéraire. Le tout est appliqué à un thriller historique qui en dit long sur les hommes de tous temps…

Nous sommes en 1485 en Espagne dans la province d’Aragon. L’Inquisition bat son plein dans ce livre et les juifs d’Espagne convertis ou non se demandent s’ils ne feraient pas mieux de s’exiler. Or une plume secrète livre sa propre guerre aux inquisiteurs à coups de caricatures placardées aux murs.

Le roman s’ouvre sur le meurtre de l’inquisiteur de Saragosse et sur la réunion présidée par le Grand Inquisiteur. Tous les brigands de la ville sont réunis et vont se faire un malin plaisir de désigner les futures victimes des bûchers sur la place publique. Parmi eux, un certain Angel de la Cruz, balafré et vil, sera notre compagnon tout le long de notre lecture. Sa laideur est profonde et étendue mais il est touché par la grâce en ce qu’il sait dessiner, terriblement bien. Il sera dès lors sur les traces de plusieurs familles juives de la ville, qui à leur tour tentent de l’amadouer et de le manipuler pour échapper aux dénonciations. Il rencontrera la belle et intelligente Léa. Il se fera un compagnon de beuverie du boiteux Yehuda qui sait si bien cacher son jeu. Tout ce temps, nous nous demanderons, aux côtés d’Angel, qui pourrait bien être à l’origine de ces dessins harassant l’Inquisiteur, dont la signature est une fine rose aux épines tranchantes.

La beauté, la laideur ; la finesse, le rustre… tout cela est entremêlé et s’entrelace aussi secrètement que l’on pourrait le craindre ou le désirer. Toute peinture, esquisse, gravure en dit long sur son auteur mais aussi sur sa personnalité, sa nature, son histoire. Un peu d’attention et de sens de l’analyse permettent de déchiffrer bien des messages se cachant entre les traits du pinceau, du stylet, du fusain. Avec l’écrivain Raphaël Jerusalmy nous sommes embarqués entre les lignes. Et il emploie tant de douceur dans son verbe que nous n’opposerons aucune résistance à son invite sur les sentiers peu battus.

Le livre est beau, il se lit facilement. Et bien entendu il y a un dire politique et intellectuel dedans. J’ai aimé être débarquée en fin de récit chez les frères Botticelli. J’ai aimé que l’écrivain me raconte merveilleusement l’art de la gravure, sur bois, sur cuivre. J’ai aimé les personnages, attachants et énigmatiques, fiers et obtus. J’ai aimé découvrir une nouvelle plume que je n’oublierai pas ; je risque même de me plonger dans ses écrits précédents !

LA ROSE DE SARAGOSSE
Raphaël Jerusalmy
éd. Actes Sud, 2018

Les oeuvre présentées sont :
– La Venus de Botticelli (détail),
– Collage de Kerstin Stephan.