La société des rêveurs involontaires, de José Eduardo Agualusa

Préséance du rêve !

Un jour j'ai découvert l'écrivain José Eduardo Agualusa, et depuis je lis tout nouveau livre qu'il publie. Fort heureusement les éditions Métailié rendent toutes ses œuvres disponibles en français, l'écrivain étant angolais, lusophone. Il partage son temps entre le Portugal, le Brésil et le Mozambique, et ne cesse de dénoncer les exactions commises dans son pays avec ses merveilleux romans. Avec celui-ci il reste fidèle à lui-même. Cette fois il trace l'histoire contemporaine de son pays, toujours en faisant appel à un dispositif et à des artifices délicieusement littéraires. Il nous emporte dans des univers étranges et illusoires pour nous dépeindre une réalité qui est loin d'être rose. Sans une once de brutalité il nous montre la violence. Le dire est doux, le propos tendre et la réalité révélée monstrueuse. Tel est l'art de José Eduardo Agualusa.

Le roman s'ouvre sur un homme qui nage et qui découvre un appareil photo. Dans les photos qu'il trouve dedans apparaissent les images d'une femme dont il vient de rêver, une femme qu'il ne connaît pas. Et cet homme, le narrateur, nous raconte progressivement son histoire. Suite à la douloureuse séparation qu'il vient d'essuyer avec son épouse, il se rend à l'extérieur de la capitale. Et ce rêveur dans l'âme  va rencontrer d'autres personnes, d'autres rêveurs. Une artiste qui en a fait l'objet de ses œuvres, un homme qui apparaît dans les rêves de tous ceux qui l'approchent, un scientifique qui lit les rêves des autres. Chacun détient un morceau du puzzle, le puzzle qui raconte l'histoire récente d'Angola, après l'indépendance de 1975, après la colonisation portugaise, durant les vingt cinq années de guerre civile entre les forces de l'Unita soutenues par les États-Unis, l'Afrique du Sud et le MPLA d'Agostino Neto, premier président d'un État congolais sombrant dans une dictature soutenue par Cuba et l'URSS...

Mais puisque La société des rêveurs involontaires n'est pas un roman historique, aucune de ces dates, aucun de ces repères n'apparaît noir sur blanc dans le livre. Eh oui, l'histoire est tissée de zones grises, et nous naviguons dans ce labyrinthe, vaste océan de chemins détournés. Le même homme a pu être rebelle, puis agent des renseignements généraux et pratiquant la torture, pour devenir recherché ou disparaître dans la nature. Les parcours incongrus des uns et des autres nous parlent d'une réalité plus fantastique que le plus insensé des fictions surréalistes. C'est drôle, c'est émouvant et en réalité c'est très concret sous des atours irréels. Car notre petite guérilla de rêveurs va soutenir la nouvelle génération. Un groupe de jeunes, dont la fille du narrateur principal, se lance dans une action contre le chef d'état. Ils le ridiculisent, sont arrêtés, et s'engagent dans une grève de la faim.

J'aime les romans de José Eduardo Agualusa car ils sont toujours empreints de fantaisie et d'espoir. Une voix optimiste s'insuffle dans le texte même si la réalité peinte n'a rien de joyeux, encore moins de glorieux. Ce sont les êtres humains qui comptent et sous la plume de cet écrivain ils sont toujours dotés de ressources extraordinaires et insoupçonnées par les personnages eux-mêmes. Riches d'esprit, rêveurs, parfois déçus et souvent malmenés, de nouvelles voies s'offrent à eux pour leur permettre d'être loyaux, envers eux-mêmes, leurs convictions, leur nature. Ici il s'insère cet élément nouveau : la transmission entre générations. Là où la génération ancienne a failli, les nouvelles générations pourraient tout autant faillir, sauf s'ils sont soutenus par la précédente génération, qui aurait toutes les raisons de ne plus y croire ! Les désirs et idées utopiques sont en vie dans les textes d'Agualusa, et cela est précieux.
Comme je vous le disais au début de cet article, lorsque j'ai découvert les écrits de José Eduardo Agualusa j'ai fait une belle rencontre et j'ai su que je resterai fidèle à cette plume. Je vous invite à aller à sa rencontre, à votre tour.

Ce livre est paru en ce début d'année 2019 dans sa traduction française. Il sera disponible dans sa traduction anglaise fin août 2019, sous le titre The Society of Reluctant Dreamers, chez Random House.
Je vous recommande sans hésiter les deux précédents romans de l'écrivain, La reine Ginga, et Théorie générale de l'oubli qui a été finaliste du Man Booker International et remporté le Prix Littéraire International de Dublin.

LA SOCIÉTÉ DES RÊVEURS INVOLONTAIRES
(A Sociedade dos Sonhadores Involuntários)
José Eduardo Agualusa

Traduit du portugais (Angola) par Danielle Schramm
éd. Métailié 2019 (v.o. 2017)

Les illustrations présentées sont les oeuvres de :
- Peter Kogler,
- Romina Lerda.

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